1-Les Murs de la Mémoire
Dans cette cellule sombre et glaciale, le silence est assourdissant. Rien ne semble vivant ici. Les murs, épais et froids, retiennent l’humidité comme s’ils voulaient lui voler chaque souffle de chaleur qu’il pouvait encore ressentir. Une faible lumière, blafarde, éclaire à peine la pièce, projetant des ombres sinistres sur les pierres nues. Il attend, sachant que bientôt, ils viendront le chercher. Mais pour l’instant, seul le froid partage son espace.
Pour échapper à cette réalité lugubre, il ferme les yeux et se réfugie dans ses souvenirs, là où la chaleur n’a pas encore quitté sa vie. Il se revoit, enfant, pieds nus, courant à travers la cour poussiéreuse de la maison familiale. Le soleil, toujours doux, caressait sa peau, et les oiseaux chantaient dans les arbres autour de lui. C’était un temps de lumière et de liberté, où il pouvait jouer sans contraintes, courir derrière les poules, se cacher des heures durant dans les branches épaisses de l’arbre du jardin. Les feuilles formaient un cocon protecteur, un abri secret où le monde extérieur n’existait pas.
Il se souvient du bruit apaisant de l’eau dans les ruisseaux qui traversaient les champs. La nature offrait des spectacles de beauté qu’il chérissait. Les fleurs sauvages, la verdure éclatante, le chant des oiseaux. Tout cela faisait partie de lui, de cette enfance innocente et insouciante. Chaque matin, il partait pour l’école avec enthousiasme, prêt à apprendre ce que ses parents, analphabètes, ne pouvaient lui transmettre. Sa soif de savoir était inépuisable, et il rêvait déjà de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.
Mais ce monde idyllique s’était effacé lorsqu’il avait quitté la campagne pour la ville, pour le lycée. Le contraste était brutal. Là-bas, il n’y avait plus de chaleur, plus de verdure. Seulement des bâtiments de pierre froide, des couloirs gris, et des regards durs. Au pensionnat, il était loin de la douceur de son enfance. Les rues de la ville résonnaient des bruits de voitures, des cris, des clameurs. La nature était absente, remplacée par la froideur des murs et l’indifférence des gens.
L’injustice, qui était presque invisible dans la campagne, s’imposait ici avec violence. Au lycée, les enfants des colons régnaient en maîtres. Ils se savaient supérieurs aux autochtones et ne se privaient pas de le montrer. Les moqueries, les humiliations, tout rappelait qu’il n’était pas l’un des leurs. Ils le traitaient comme un intrus, un être inférieur. Même les maîtres d’école ne cachaient pas leur mépris. Sa simple présence leur semblait une aberration, une erreur dans leur système bien huilé.
Pourtant, les autorités l’avaient laissé continuer ses études. Mais il comprenait pourquoi. Il n’était pas là pour s’élever, pour s’affirmer. Non, il était là pour servir de vitrine. Un exemple d’intégration, de soumission. Ils voulaient montrer qu’un enfant comme lui pouvait être éduqué, mais pas pour devenir un égal. Pour devenir un serviteur. Un pion dans leur jeu d’oppression.
Ces souvenirs, ces années de mépris et d’humiliation, brûlent encore en lui. Même ici, dans cette cellule froide, il ne peut oublier. L’injustice, flagrante et brutale, avait nourri sa révolte. Ils pensaient qu’ils l’avaient brisé, qu’ils l’avaient modelé pour servir. Mais ils avaient semé autre chose en lui : une colère, un désir de résistance, une force qu’ils ne pourraient jamais écraser.
La porte de la cellule grince doucement, mais personne n’entre. Pas encore. Il reste seul avec ses souvenirs, suspendu entre la vie et la mort, dans cette pièce vide de tout confort, vide de toute humanité. Pourtant, dans son esprit, les champs verdoyants et les chants d’oiseaux persistent, résistants eux aussi, à l’ombre du froid et de la nuit.
Malgré l’atmosphère étouffante du lycée et les regards méprisants de ceux qui le considéraient comme inférieur, il avait trouvé un refuge : les livres. Chaque volume qu’il dévorait était une porte ouverte sur un autre monde, un ailleurs où les frontières imposées par les colonisateurs n’existaient pas. Dans les pages, il découvrait des idées nouvelles, des pensées qui résonnaient en lui et qui, peu à peu, faisaient éclater les barrières de l’oppression.
Il lisait avec voracité, saisissant chaque moment de répit pour plonger dans ces univers où l’intellect pouvait s’élever au-dessus des réalités matérielles. Sa curiosité insatiable le poussait à explorer des sujets variés : l’histoire, la philosophie, la littérature. Il cherchait à comprendre ce que le monde cachait, au-delà des murs de sa ville et des chaînes imposées par l’occupant. Chaque livre était une bouffée d’air, une lueur dans l’obscurité, une arme silencieuse contre l’ignorance.
À travers ces lectures, il avait commencé à s’émanciper, non seulement intellectuellement, mais aussi philosophiquement et politiquement. Il comprenait désormais que l’injustice qu’il vivait n’était pas unique à sa condition. Il voyait les schémas de domination et d’oppression se répéter à travers les âges et les continents. Les pages des livres le préparaient à voir au-delà de sa propre réalité, à percevoir les luttes d’autres peuples, d’autres époques, et à comprendre qu’il faisait partie de quelque chose de bien plus grand. Cette prise de conscience renforçait sa détermination à ne pas plier, à ne pas accepter son sort comme une fatalité.
Dans la cellule, ces idées résonnent encore en lui. La lumière des livres, des mots qu’il a lus, continue de briller dans l’obscurité, plus vive que jamais. Ce sont eux qui l’ont guidé vers la résistance, qui ont façonné sa pensée et nourri sa révolte. Les livres lui avaient appris à penser par lui-même, à questionner, à refuser l’ordre établi. Ils avaient été ses compagnons les plus fidèles, bien plus que les maîtres du lycée qui voyaient en lui un simple élève soumis à leurs règles.
Même ici, dans ce lieu de désespoir, les mots qu’il avait lus lui donnaient de la force. Ils l’avaient libéré bien avant que ses chaînes physiques ne soient posées. Dans ses souvenirs, il était toujours cet étudiant avide de connaissances, parcourant les pages, découvrant des mondes nouveaux, mais surtout, se libérant peu à peu de l’emprise intellectuelle de l’occupant.
Alors que la lecture lui avait permis d’élargir son esprit, c’est la découverte de la poésie qui lui avait offert un véritable espace de liberté. La poésie l’avait emmené dans des contrées encore inexplorées, des lieux intérieurs où il pouvait exprimer ce qu’il ressentait, ce qu’il vivait, au-delà des mots formels des livres. C’était un univers infini qui s’ouvrait devant lui, un espace sans limites où il pouvait être plus que ce qu’on attendait de lui, plus que ce simple individu soumis à l’oppression.
Il se souvient de ses premiers poèmes, maladroits, nés sur des bouts de papier qu’il trouvait dans ses moments de solitude. Des phrases griffonnées à la hâte, comme si les mots menaçaient de lui échapper. Il ne savait pas toujours d’où venait l’inspiration, mais dès qu’elle surgissait, il devait l’attraper, la coucher sur le papier. Chaque mot écrit était une libération, chaque vers une porte ouverte vers un autre monde.
Au début, c’étaient de simples pensées, des bribes de phrases, mais rapidement, ces bouts de papier ne suffisaient plus. Il s’était mis à écrire sur des feuilles blanches, leur surface immaculée accueillant des poèmes de plus en plus élaborés. Les mots coulaient naturellement, comme s’ils avaient toujours été en lui, attendant le bon moment pour se révéler. Il découvrait une force insoupçonnée dans l’acte même d’écrire, comme si chaque poème le rapprochait un peu plus de sa véritable essence.
Puis, il avait trouvé un petit carnet. Ce carnet était devenu son compagnon constant. Il y griffonnait des poèmes à tout moment : dans les moments de solitude, dans l’agitation du pensionnat, ou même pendant les heures où l’injustice pesait trop lourd. Il écrivait pour comprendre le monde, pour se comprendre lui-même, mais surtout pour se libérer. La poésie lui permettait de transcender sa condition d’opprimé, de redevenir maître de ses pensées, de ses émotions, de son destin.
Dans ce carnet, il avait commencé à donner vie à des univers que personne ne pourrait lui enlever. La poésie lui avait permis de se détacher de la réalité immédiate, de s’élever au-dessus des humiliations et de la servitude. Elle l’avait aidé à se transformer, à devenir un être à part entière, un esprit libre, même dans une société qui cherchait à l’enfermer.
Aujourd’hui, dans cette cellule froide et obscure, ce petit carnet n’est plus entre ses mains, mais il porte toujours en lui les mots qu’il a gravés sur ces pages. Ces poèmes sont devenus une part de lui-même, une source de lumière dans cette obscurité. Ils l’ont aidé à se libérer de bien plus que les murs physiques qui l’entourent.