Quand la mort se fait sentir
Parfois, la mort ne frappe pas.
Elle ne prévient pas.
Elle ne menace pas.
Elle se contente d’être là,
comme une pensée calme
qui traverse l’après-midi
sans interrompre le geste.
Elle ne dit pas : maintenant.
Elle dit : un jour.
Et ce un jour
ne serre pas la gorge.
Il ne presse rien.
Il dépose sa certitude
dans le cours des choses,
comme une pierre lisse
au fond de la rivière.
Il élargit le regard.
Je n’ai pas peur.
Je n’ai pas de compte à rebours
dans la poitrine.
Je continue à vivre,
à écrire,
car écrire est ma manière
de rester en réponse,
de laisser une trace fragile
avant que la marée ne revienne.
Dieu a déposé ce don en moi.
Il m’en a rendu responsable.
Alors je goûte le temps
quand il consent à ralentir,
quand il cesse, un instant,
de me demander des preuves.
Mais quelque chose a changé.
Je ne me bats plus
contre ce qui n’écoute pas.
Je ne m’use plus
à convaincre la médiocrité
qu’elle pourrait être autre.
Je fais ce que j’ai toujours fait :
je tiens ma ligne,
je dépose mes mots
comme on confie des graines au vent,
pour qu’elles germent où elles doivent,
même loin de ma main.
Je laisse au monde
le soin d’en faire ce qu’il peut.
Ce ressenti ne vient pas
d’un pressentiment.
Il vient de la fatigue longue,
celle qui ne se plaint pas,
celle qui a porté sans compter.
Fatigue sans amertume,
usure noble du socle,
celle qui polit la pierre
sans en altérer la forme.
La mort, alors,
n’apparaît pas comme une fin,
mais comme une mesure.
Elle rappelle
que tout ne mérite pas combat,
que tout ne demande pas réponse,
que la vie n’est pas un champ de bataille
mais un espace confié.
Dans cet espace,
chaque geste pèse son poids de sens,
chaque mot
son poids de silence.
Je pense.
Dieu décide.
Ce partage me repose.
Je fais ce qui m’appartient :
agir juste,
écrire vrai,
écrire encore,
tant que le souffle me prête sa voix.
Le don reçu
demande d’être déposé.
La trace compte
plus que celui qui la laisse.
Publier sans attendre l’assentiment.
Le reste
ne m’angoisse guère.
Je n’attends pas la mort.
Je ne la convoque pas.
Je sais simplement
qu’elle existe,
et que cette connaissance
allège mes gestes
au lieu de les alourdir.
Elle me permet
de regarder les photos anciennes
sans nœud dans la gorge,
les mains des miens
sans peur de l’adieu,
l’encre de mes poèmes
comme une offrande
qui survivra à mon encre.
Elle m’éloigne de l’inutile.
Elle m’apprend à dire non
sans colère,
oui
sans calcul.
Tant qu’il y a un rôle,
le spectacle continue.
Je le joue
sans excès,
sans crispation,
avec gratitude.
Quand le rideau tombera,
il tombera sans injustice.
J’aurai vécu
sans me battre contre le vent,
sans m’acharner contre l’ombre,
sans oublier
que vivre, déjà,
était un don,
et qu’écrire
fut ma manière
de le rendre.
Et peut-être que la mort,
alors,
ne sera qu’un dernier geste calme :
celui de rendre
ce qui fut confié.
Et pour aujourd’hui,
cela suffit.