Entre vivre et survivre ?
Notes depuis le seuil
Dans la bouche du métro,
il dormait.
Ou plutôt :
il reposait ce que la nuit
avait bien voulu lui laisser.
Pas de couverture.
Rien entre le sol et son dos
sinon le froid
et l’habitude.
Son paquetage faisait oreiller.
Pas par confort
par précaution.
Un sac usé, tassé sous la tête,
comme on cale ce qu’il reste
à protéger.
Le corps abandonné au béton,
mais la tête encore légèrement surélevée,
en alerte.
Car même dans le sommeil,
quelque chose veille.
Et s’il parle,
ce n’est pas une voix
qu’on comprend.
Il balbutie,
comme s’il avait perdu
l’usage des mots
ou comme si les mots
avaient perdu l’usage de lui.
Parler avec qui, d’ailleurs ?
C’est une ombre
qu’on ne voit presque pas,
ou qu’on ignore
pour ne pas se sentir coupable.
Une présence qui rappelle
ce que nous n’avons pas su entendre,
et qui maintenant
n’a plus de langue
pour le dire.
Moi, parfois,
je lui donne de l’argent,
quand j’en ai en mains.
Quand le monde moderne
n’a pas encore tout remplacé
par l’invisible
cartes, virements,
monnaie sans pièces,
sans billets,
sans ce contact tangible
qui peut encore passer
de paume à paume.
Donner, ce n’est pas régler.
C’est reconnaître.
C’est dire : je te vois,
même si je ne sais pas
comment te sauver.
Même si je ne comprends pas
ta langue brisée.
Son regard change
quand le billet touche sa paume.
Rarement une pièce
sauf si c’est tout ce qui me reste,
et que ma poche aussi
parle de limites.
C’est là, alors,
que je crois l’entendre
me parler.
Des mots bas,
presque sortis,
comme des pierres polies
par la faim ou le froid.
Je ne les comprends pas.
Mais je les reçois
comme un remerciement,
ou peut-être
comme une prière
qu’il murmure à Dieu
car Dieu sait,
Il entend même
ce qui n’est pas formulé,
ce qui reste pris
entre le cœur et la bouche,
entre la pensée et le langage.
Le corps peut être abîmé,
endurci par les nuits,
par le gel,
par le béton,
mais la tête, elle,
reste un poste de guet.
Dormir, oui.
S’abandonner, jamais tout à fait.
Je l’ai vu.
Et ce regard-là
était de ma responsabilité.
Personne ne m’a obligé
à ralentir le pas.
Personne ne m’a demandé
de remarquer
la façon dont son sac
soutenait sa tête
comme on soutient
ce qui doit encore penser.
Je l’ai vu
et je n’ai pas détourné les yeux.
Cela,
c’était mon choix.
Mais ce qui l’a mené là,
ce qui l’a laissé dormir
sur la pierre froide
sans couverture,
sans seuil,
sans matin assuré,
cela ne relève pas
d’un seul regard.
Cela nous regarde tous.
On les appelle
sans-abris.
Comme si le mot
suffisait à dire
ce qui manque.
Mais ce qui manque,
ce n’est pas seulement
un toit.
C’est la pause.
Le relâchement.
La possibilité de dormir
sans surveiller.
C’est le droit élémentaire
de baisser la garde
sans disparaître.
Alors ils deviennent durs.
Plus que durs, parfois.
Non par choix,
mais parce que la douceur
ne protège plus.
Le froid apprend vite.
La rue aussi.
On s’endurcit
pour ne pas être pris.
On boit
pour réchauffer le sang
faute de chauffer la pièce.
On se drogue
pour tromper le cerveau
quand la réalité
n’offre aucun répit.
Le corps encaisse.
La tête, elle,
reste en veille.
Toujours.
Et puis il y a nous.
Pris dans la cadence.
L’urgence comme horizon.
Travailler
pour rester productifs.
Acheter
pour faire face.
Consommer
par fatigue,
par habitude.
On court
pour ne pas tomber
du bon côté.
On remplit les jours
pour ne pas voir
ce qui se vide autour.
La machine tourne.
Elle exige.
Et elle ne ralentit pas
Quand quelqu’un
reste au sol.
Je suis dedans, moi aussi.
Je connais le rythme.
Les horaires.
Les obligations.
Les factures
comme rappels à l’ordre.
Mais hier,
dans la bouche du métro,
quelque chose
a résisté à la vitesse.
Un homme dormait
sur le béton,
la tête posée
sur ce qu’il lui restait,
et soudain
le monde productif
a perdu son sens.
Ma position a changé.
Je ne peux pas faire semblant.
J’ai passé la nuit au chaud,
dans un lit,
le corps détendu,
le sommeil sans alerte,
ma femme à côté de moi,
présence stable,
respiration partagée.
Au matin,
le café m’attendait.
Chaud lui aussi.
Dans ma demeure.
Sans hâte.
Sans menace.
Et je le sais :
cela altère déjà mon ressenti.
Le froid de l’autre
n’a plus la même prise
quand la peau est encore tiède.
La dureté d’une nuit dehors
s’éloigne
quand la mienne
a été paisible.
Ce n’est pas de l’oubli.
C’est un glissement.
Le confort
n’efface pas la conscience,
mais il l’émousse.
Il rend l’indignation plus lente,
la compassion moins urgente.
Je ne suis pas devenu indifférent.
Mais je suis redevenu installé.
Et cette installation,
je dois la regarder en face.
Car si le ressenti dépend trop
de la température de ma nuit,
alors ma vigilance
ne tient qu’à peu de chose.
Ne pas manger
est moins urgent
que rester dans le froid.
La faim attend.
Le froid, non.
La faim ronge.
Le froid attaque.
On peut tenir un jour
sans manger.
On ne tient pas longtemps
sans chaleur.
Alors on cherche d’abord
à ne pas geler.
Avant même de penser
à se nourrir.
Pas seulement le froid.
Un toit.
Parce que le froid tue.
Mais la chaleur accablante aussi.
Parce que la faim aussi
finit par tuer.
Le corps a besoin d’un abri
avant d’avoir besoin de réponses.
Un endroit
où la température
ne décide pas
de la durée de vie.
Où la nuit
ne devient pas
une épreuve mortelle.
Où manger redevient possible
parce qu’on n’est plus
en train de survivre.
Alors vient la gratitude.
Mais pas celle
qui apaise la conscience.
Une gratitude active.
Lourde.
Exigeante.
Car ce qui est donné
n’est jamais donné
pour être gardé.
Un toit
n’est pas seulement un confort.
C’est une responsabilité.
La chaleur
n’est pas seulement un privilège.
C’est un dépôt.
Dieu ne donne pas
pour décorer nos vies.
Il donne
pour que cela circule.
Dire merci
sans se demander
à quoi sert
ce qui nous a été confié,
ce n’est pas remercier.
C’est consommer la grâce.
Je rends grâce à Dieu
hamdoulilah.
Mais ce mot
ne me dispense pas.
Il m’engage.
Car viendra le jour
où l’on ne me demandera pas
combien j’avais,
mais ce que j’en ai fait.
Pas si j’étais à l’abri,
mais si j’ai laissé quelqu’un
sans abri.
Au seuil de mon confort.
Je n’ai pas de réponse sur mesure.
Pas de solution miracle.
Je sais seulement
ce que j’ai vu.
Ce que j’ai reçu.
Et ce que cela m’oblige
à ne pas oublier.
Alors je laisse une question.
Pas pour accuser.
Pas pour soulager.
Juste pour que chacun
la porte depuis sa place.
Que fais-tu
de ce qui t’a été donné
quand d’autres
n’ont même pas
un endroit
où poser leur corps
sans risquer leur vie ?
À partir de quand
ce qui te protège
devient-il
une responsabilité ?