Le temps qui ne blesse pas
Tout est là.
Les mots attendent.
Ils ne frappent pas à la porte,
ils respirent derrière.
Le désir est intact,
posé comme une braise
qui n’a pas besoin de flamme
pour savoir qu’elle est feu.
Il manque le temps.
Pas celui des horloges,
mais celui qui ne coupe pas la peau,
celui qui ne prend pas sur les yeux,
celui qui ne se paie pas
par une fatigue de trop.
Entre le travail
et les visages aimés,
il reste un couloir étroit
où l’être passe de profil.
On y avance doucement
pour ne rien renverser de soi.
Si j’écris,
c’est à l’aube.
Un café chaud entre les mains,
le jour encore fragile,
avant que le monde ne réclame,
avant que le temps ne devienne comptable.
L’arrêt de bus devient un seuil.
Le froid veille.
La ville dort encore assez
pour ne pas interrompre la pensée.
Dans le bus,
puis le métro,
le poème avance debout,
en mouvement,
porté par les trajets anonymes
et les regards absents.
J’écris sur l’écran,
sans gants,
dans le froid du matin.
Le seul sacrifice est là :
les doigts exposés
pour que l’idée ne disparaisse pas.
Je n’écris pas contre le corps.
Je négocie avec lui.
Juste assez de présence
pour que la phrase passe,
sans voler au sommeil,
sans forcer les yeux.
J’arrive tôt.
Très tôt.
Non par zèle,
mais pour préserver ce temps-là.
Une heure et demie gagnée
non sur le travail,
mais sur le tumulte.
Avant les voix,
avant les écrans,
avant les rôles à tenir,
je me tiens encore entier.
Créer en abîmant l’instrument
serait une victoire sans lendemain.
Je le sais.
Le poème le sait aussi.
Il ne presse pas.
Il s’installe ailleurs,
dans les replis du jour,
dans les silences actifs,
dans ce temps invisible
où rien ne se montre
mais où tout se prépare.
Il y a des œuvres écrites sur la page,
et d’autres écrites dans le corps
quand on choisit de ne pas forcer.
Ce temps-là
est revenu instinctivement,
entre poésie et essai,
non par choix
mais par réception.
Je garde la matière en moi
comme on garde une source couverte,
à l’abri du gaspillage.
Un jour,
le temps viendra sans se faire voler.
Il s’ouvrira de lui-même,
et le poème entrera
sans coûter la santé,
sans prendre sur la vie.
Ce jour-là,
je n’aurai rien perdu.
J’aurai attendu juste.