Ce qui m’a été confié
Un récit entre Alger et la montagne, entre héritage et vigilance
Je n’ai pas appris le monde dans les livres. Je l’ai vu très tôt se fendre sous mes yeux.
Enfant, je croyais encore que certaines choses allaient de soi : l’eau qui coule, la lumière qui s’allume, le repas qui arrive sans qu’on se demande d’où il vient.
Un soir, après le souper, les adultes se sont installés au salon. Le thé a circulé, les voix se sont posées. Des cousins de mon père, venus pour la première fois des montagnes de Kabylie, étaient présents. Mon père a allumé la télévision.
Une femme s’est alors brusquement reculée, se cachant derrière le dos de son mari, comme si un homme venait d’entrer dans la pièce.
Il y eut un rire, puis un autre. Pas le mien.Je suis resté immobile, à regarder une scène que je ne comprenais pas encore, mais dont je savais déjà qu’elle venait de déplacer quelque chose en moi.
Ce soir-là, sans le savoir, j’ai cessé de croire que le monde était un seul bloc.
Quelques années plus tard, ce pressentiment a trouvé un terrain concret. Dans la montagne, chez mes ancêtres, j’ai découvert le monde rural, non pas comme un décor, mais comme une loi.
À Alger, la famille se limitait aux proches. Dans la montagne, elle était tout le village. Une centaine de visages, des liens parfois flous, mais une certitude : on appartenait les uns aux autres.
Rien n’y était immédiat. L’eau ne coulait pas : on allait la chercher à la source, chaque jour, avec effort, puis on la conservait dans des barils. Le feu ne s’improvisait pas : il fallait ramasser le bois, prévoir, attendre. Le lait venait des chèvres, les œufs des poules. Pour manger de la viande, il fallait sacrifier un animal.
Et dans cet univers réglé par la mesure, le luxe ultime pouvait être simplement de me faire des frites.
C’est là que j’ai compris que le confort dont je disposais en ville n’était pas une norme, mais un privilège silencieux. Et qu’il engageait.
Dans la montagne, j’ai aussi appris que rien n’était plus sérieux que l’hospitalité.
On ne recevait pas par politesse, ni par habitude, mais parce que la venue de l’autre donnait sens aux gestes les plus lourds.
Un adage revenait souvent :
Dieu envoie des invités pour que les habitants mangent.
Je ne l’ai pas compris tout de suite comme une sagesse. Je l’ai d’abord vu à l’œuvre. Pour manger de la viande, il fallait sacrifier un animal. Ce n’était jamais un geste ordinaire. On ne le faisait ni pour soi, ni par désir. C’était pour les fêtes religieuses ou pour l’invité. La présence de l’autre autorisait le geste. Elle le rendait juste. Elle empêchait qu’il devienne un acte égoïste.
Très jeune, j’ai intégré cette règle sans qu’on me l’enseigne. Je partais seul vers un autre village pour rendre visite à une cousine de ma grand-mère paternelle. J’avais à peine plus de six ans. À chaque fois, elle sacrifiait un lièvre en mon honneur. Ce n’était pas un excès. C’était une évidence. Ma venue engageait. Et lorsque, en plus, elle me faisait des frites, je savais que j’étais face au luxe ultime. Non parce que c’était rare, mais parce que c’était inutile au sens strict. Un geste gratuit, donc précieux.
On m’appelait Si Abdellah. Cela me mettait mal à l’aise.
Une femme âgée, et avec elle tout le village, s’adressaient à un enfant comme à un adulte. Je trouvais cela étrange, presque injuste. Je n’avais rien fait pour mériter ce titre.
Je ne comprenais pas encore qu’il ne s’adressait pas seulement à moi, mais à une histoire qui me précédait. Ils étaient contents de me voir. Pas uniquement par affection. Parce que, dans la réalité du village, certains étaient regardés de haut. Pas tous. Pas toujours. Mais suffisamment pour que cela existe. Ma présence rééquilibrait quelque chose.
Je le sentais. Et c’est sans doute pour cela que je n’en ai jamais tiré de fierté.
Plus tard, j’ai compris que ce respect venait aussi d’un mariage ancien, celui de ma grand-mère avec un grand marabout, imam unique de toute la région,mon grand-père paternel. Pour eux, cela avait porté ses fruits. Pour moi, c’était surtout une charge silencieuse, dont je ne savais pas encore quoi faire.
Cette retenue ne venait pas de nulle part. Mon père aussi se tenait ainsi. Il avait été pris très jeune par son oncle, à l’âge de cinq ans, pour vivre en France, dans la métropole parisienne, jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962.
À son retour, il ne parlait que le français.Il ne comprenait ni l’arabe, ni le kabyle. Il ne connaissait pas le Coran. Alors il observait. Il respectait. Il ne se plaçait jamais au-dessus de qui que ce soit. Privé des mots, il avait choisi la droiture comme langage.
J’ai appris le Coran très tôt, avant même l’école. La madrassa est venue s’ajouter à ce socle silencieux que mon père avait posé sans discours. J’assistais aux ḥalaqāt, aux prêches du vendredi, et j’écoutais plus que je ne parlais.
Très vite, une idée simple s’est imposée, sans détour :
Nous ne sommes rien sans Dieu, et Dieu est le Tout, avec nous ou sans nous.
Cette compréhension ne m’a pas écrasé. Elle m’a placé. Elle m’a appris la mesure.
Avec le temps, j’ai compris que faire le bien n’était pas un mérite, mais une exigence, et que ne pas faire le mal était une obligation, parce que cela n’a rien d’inné chez l’homme.
Ce qui est donné – savoir, parole, reconnaissance – ne rend supérieur à personne. Cela devient une responsabilité.
Et si ces vérités ne sont pas saisies, on en pâtit ici-bas, et l’on en répondra plus tard.
Le Coran ne parle que de cela, quand on le lit ou qu’on l’écoute attentivement.
Très tôt, une autre expérience est venue confirmer cette évidence. Je suis gaucher. Rien de plus banal. Et pourtant, cela a suffi pour que certains me regardent autrement, parfois comme un être suspect, parfois comme un serviteur du diable.
On s’appuyait sur la religion pour justifier cette absurdité, comme si une disposition naturelle du corps pouvait être une faute morale.
Je n’y ai jamais vu autre chose qu’une insulte faite à l’intelligence humaine.
Si Dieu n’y était pour rien, pourquoi créer cela ?
Et s’Il l’a voulu, pourquoi le condamner ?
Ni les animaux, ni les autres espèces ne portent ce soupçon. Seul l’homme, quand il cesse de penser, transforme la croyance en superstition.
Plus tard, le corps m’a offert une réponse silencieuse. J’ai pratiqué le judo. Sans esprit de domination, sans goût pour la violence. J’y ai découvert un avantage que je n’avais jamais cherché : le déséquilibre comme ressource, l’écoute du mouvement de l’autre, la force qui naît de la souplesse.
Mes adversaires étaient souvent surpris par mes prises, habitués à ne combattre qu’entre droitiers.
Leurs réflexes étaient réglés sur une norme. Mon corps arrivait d’un autre angle. Je n’avais pas besoin de forcer.
Il suffisait d’accompagner leur mouvement, de laisser apparaître l’espace qu’ils ne voyaient pas. Le judo est devenu mon arme secrète.
Non pour attaquer, mais pour ne jamais être pris au dépourvu. Une manière de rester juste dans le corps, comme je cherchais à l’être dans la parole.
Dans mon quartier, j’étais le sale kabyle. Dans la montagne, presque un bâtard, un sale arabe venu de la capitale. Les mêmes mots, retournés selon le lieu.
J’ai compris très tôt que l’identité est souvent une arme, et que l’injustice naît moins de la vérité que du regard. Cela a aiguisé mon sens de la justice. Non pas pour défendre un camp, mais pour refuser toute réduction.
Alors j’ai appris.
Ma langue maternelle, parlée juste, avec ses images, ses sous-entendus, ses paraboles.
Les traditions, l’histoire, les adages.
J’ai respecté ce qui ne touchait ni à la religion ni à la dignité humaine.
Et quand une limite était franchie, je savais parler sans détour, parfois cru, sans filtre.
Je n’avais peur de personne, mais je respectais tout le monde, jusqu’à la faune et la flore.
Le respect ne venait pas de la crainte, mais de la place que chacun occupe dans l’ordre du vivant.
Avec le temps, une renommée s’est installée, sans que je la cherche.
Grâce à Dieu.
Elle n’a jamais été un capital, seulement une charge de plus.
Être le premier à avoir obtenu le baccalauréat dans toute la région n’a rien changé à cela.
Connaître le Coran suffisamment pour expliquer, pour débattre, n’a rien changé non plus.
Tout ce qui m’était donné m’obligeait davantage.
Je n’ai jamais cru qu’il y ait des êtres supérieurs aux autres. Il n’y a que des moments où Dieu confie quelque chose à quelqu’un. Et ce qui passe entre nos mains n’est jamais un titre. C’est une épreuve.
Avec le temps, j’ai compris que tout cela ne m’avait pas été donné pour être montré.
Ni la parole, ni le savoir, ni la reconnaissance. Encore moins la foi. Tout m’a été confié pour être retenu, ajusté, surveillé de l’intérieur.
Il y a une tentation constante, quand on reçoit, de se croire arrivé, de se croire autorisé, de confondre dépôt et propriété. J’ai vu ce que cela produisait autour de moi :
des paroles qui blessent au nom de la vérité, des traditions figées qui oublient la dignité humaine, des certitudes religieuses transformées en armes.
J’ai compris que le plus grand danger n’est pas l’ignorance, mais l’assurance.
Alors j’ai appris à veiller. Pas sur les autres. Sur moi.
Veiller sur la parole, pour qu’elle ne devienne ni complaisante ni cruelle.
Veiller sur le savoir, pour qu’il n’écrase pas celui qui n’a pas eu accès aux mêmes chemins.
Veiller sur la foi, pour qu’elle reste une tenue intérieure et non un drapeau.
Veiller sur le vivant, humain ou non, parce que rien n’existe sans raison, et que tout mérite respect.
Je n’ai jamais cherché à être un modèle. Je sais trop ce que l’homme peut faire quand il s’y croit.
Je me suis contenté d’être responsable de ce qui m’était confié, jour après jour, sans bruit. Quand il fallait parler, je parlais. Quand il fallait me taire, je me taisais. Et quand je doutais, je revenais à l’essentiel :
Dieu n’a besoin de personne, et c’est précisément pour cela que tout ce qui nous est donné est une grâce.
Aujourd’hui encore, je ne me tiens pas au centre. Je me tiens sur le seuil. Là où l’on voit venir sans dominer. Là où l’on écoute sans se dissoudre. Là où l’on agit sans se prendre pour l’origine du bien. Le reste ne m’appartient pas. Il ne m’a jamais appartenu.
Note :
Ce texte est né d’un besoin de nommer ce qui traverse les générations sans se perdre dans les mots.
Il n’est pas un manifeste, mais une tentative de tenir ensemble des mondes qui trop souvent s’ignorent