Le temps qui ne blesse pas

Le temps qui ne blesse pas

 

Tout est là.

Les mots attendent.

Ils ne frappent pas à la porte,

ils respirent derrière.

 

Le désir est intact,

posé comme une braise

qui n’a pas besoin de flamme

pour savoir qu’elle est feu.

 

Il manque le temps.

Pas celui des horloges,

mais celui qui ne coupe pas la peau,

celui qui ne prend pas sur les yeux,

celui qui ne se paie pas

par une fatigue de trop.

 

Entre le travail

et les visages aimés,

il reste un couloir étroit

où l’être passe de profil.

On y avance doucement

pour ne rien renverser de soi.

 

Si j’écris,

c’est à l’aube.

 

Un café chaud entre les mains,

le jour encore fragile,

avant que le monde ne réclame,

avant que le temps ne devienne comptable.

 

L’arrêt de bus devient un seuil.

Le froid veille.

La ville dort encore assez

pour ne pas interrompre la pensée.

 

Dans le bus,

puis le métro,

le poème avance debout,

en mouvement,

porté par les trajets anonymes

et les regards absents.

 

J’écris sur l’écran,

sans gants,

dans le froid du matin.

 

Le seul sacrifice est là :

les doigts exposés

pour que l’idée ne disparaisse pas.

 

Je n’écris pas contre le corps.

Je négocie avec lui.

Juste assez de présence

pour que la phrase passe,

sans voler au sommeil,

sans forcer les yeux.

 

J’arrive tôt.

Très tôt.

 

Non par zèle,

mais pour préserver ce temps-là.

Une heure et demie gagnée

non sur le travail,

mais sur le tumulte.

 

Avant les voix,

avant les écrans,

avant les rôles à tenir,

je me tiens encore entier.

 

Créer en abîmant l’instrument

serait une victoire sans lendemain.

Je le sais.

Le poème le sait aussi.

 

Il ne presse pas.

Il s’installe ailleurs,

dans les replis du jour,

dans les silences actifs,

dans ce temps invisible

où rien ne se montre

mais où tout se prépare.

 

Il y a des œuvres écrites sur la page,

et d’autres écrites dans le corps

quand on choisit de ne pas forcer.

 

Ce temps-là

est revenu instinctivement,

entre poésie et essai,

non par choix

mais par réception.

 

Je garde la matière en moi

comme on garde une source couverte,

à l’abri du gaspillage.

 

Un jour,

le temps viendra sans se faire voler.

Il s’ouvrira de lui-même,

et le poème entrera

sans coûter la santé,

sans prendre sur la vie.

 

Ce jour-là,

je n’aurai rien perdu.

J’aurai attendu juste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sous la pluie, porté par une chanson

Sous la pluie, porté par une chanson

 

 

Je marche seul dans la nuit,

sous la pluie.

Mes pas tracent leur chemin

dans les flaques d’eau.

 

Le reflet des lampadaires

n’éclaire pas seulement la rue,

il traverse mon être.

 

De mes cheveux mouillés

ruissellent des gouttes lentes,

elles glissent le long de mes joues

et trouvent refuge dans mon cœur.

 

Les passants pressent le pas

pour ne pas trop se mouiller.

Moi, je marche insouciant.

Plus rien ne me blesse.

Plus rien ne m’atteint.

 

Je devine la présence des étoiles

derrière les nuages.

La lune éclaire ma nuit

sans la percer.

 

Des couples, des amis attablés

dans les cafés et les restaurants,

partagent des moments bénis,

vivent la plénitude,

font table rase des faux-semblants.

 

Ah, la jeunesse…

pour qui tout espoir est permis,

tout rêve assumé.

 

La chanson résonne en moi.

Elle allège l’esprit,

elle apaise l’âme,

elle suspend le temps.

 

Je me sens sans âge,

léger, intact,

comme si le corps

avait oublié son histoire.

 

Puis soudain,

mon reflet apparaît

dans une vitrine.

 

C’est moi.

Maintenant.

 

Un corps qui a traversé le temps,

qui en porte les traces,

sans en être prisonnier.

 

Je comprends alors :

ce que j’ai ressenti au départ

n’était pas l’absence du temps,

mais la puissance de la chanson

qui l’avait mis entre parenthèses.

 

La musique m’a porté.

Le reflet m’a rappelé.

 

Je ne perds rien.

Je continue de marcher,

accordé à ce que je suis devenu,

sans renier l’élan

qui m’a traversé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avant que le jour ne s’impose

Avant que le jour ne s’impose

 

La lumière passe à travers

des rideaux opaques,

elle ne force rien.

Elle sait que le corps

revient de loin.

 

On a inventé ces tissus épais

pour prolonger la nuit dans le jour,

pour laisser au rêve

le temps de se retirer

sans fracas.

 

L’esprit calcule déjà la journée.

Samedi.

Un plan se dessine, souple,

prêt à être défait.

 

Je vérifie la météo.

Le soleil est là,

mais l’hiver aussi.

Moins vingt-quatre

Ressenti

Moins trente-sept.

 

Le réel ne se négocie pas.

Le froid décide des vêtements

avant toute pensée.

Le corps sait.

Il a appris à ne pas croire

ce que la lumière promet.

 

Le café réclame son dû.

Pas par gourmandise,

par nécessité biologique.

Une dose ajustée

à la longueur de la nuit.

 

Je quitte le lit.

Le nid est encore tiède.

Ma femme est déjà dehors.

Elle avance dans le jour

et m’envoie un bonjour

comme on laisse une trace

pour dire :

le monde est praticable.

 

J’ouvre les rideaux.

Le spectacle commence.

Le jardin est blanc,

le soleil aveuglant,

la chaleur trompeuse

retenue par la vitre.

Le corps n’est pas dupe.

Il se souvient

des hivers passés.

 

Première gorgée de café.

Le jour s’aligne.

La nuit ne disparaît pas,

elle se dissout.

 

Alors je prends le téléphone.

Pas par fuite,

Par fidélité au flux.

Une fenêtre ouverte sur le monde,

Une bibliothèque ambulante,

Un dépôt d’esprits à portée de main.

Tout ce qui passait autrefois

Sans laisser de trace

Peut maintenant s’ancrer.

Je tapote.

Le poème se fixe

Avant de s’évanouir

 

Sur la table,

une tasse rouge à pois,

le thermos prêt à suivre la marche

pour prolonger le plaisir

au-delà du seuil.

Le lait d’avoine s’invite.

Non par mode,

mais par écoute.

Nous avons dépassé

l’âge du lait.

Le corps ajuste

sans regret.

La plante penche vers la fenêtre,

elle aussi croit au soleil

malgré la neige intacte.

 

Tout est là.

Rien ne presse.

Le monde attend derrière la vitre.

Et moi,

je commence la journée

à hauteur d’homme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui m’a été confié

Ce qui m’a été confié

Ce qui m’a été confié

Un récit entre Alger et la montagne, entre héritage et vigilance

Je n’ai pas appris le monde dans les livres. Je l’ai vu très tôt se fendre sous mes yeux.

Enfant, je croyais encore que certaines choses allaient de soi : l’eau qui coule, la lumière qui s’allume, le repas qui arrive sans qu’on se demande d’où il vient.

Un soir, après le souper, les adultes se sont installés au salon. Le thé a circulé, les voix se sont posées. Des cousins de mon père, venus pour la première fois des montagnes de Kabylie, étaient présents. Mon père a allumé la télévision.

Une femme s’est alors brusquement reculée, se cachant derrière le dos de son mari, comme si un homme venait d’entrer dans la pièce.

Il y eut un rire, puis un autre. Pas le mien.Je suis resté immobile, à regarder une scène que je ne comprenais pas encore, mais dont je savais déjà qu’elle venait de déplacer quelque chose en moi.

Ce soir-là, sans le savoir, j’ai cessé de croire que le monde était un seul bloc.

Quelques années plus tard, ce pressentiment a trouvé un terrain concret. Dans la montagne, chez mes ancêtres, j’ai découvert le monde rural, non pas comme un décor, mais comme une loi.

À Alger, la famille se limitait aux proches. Dans la montagne, elle était tout le village. Une centaine de visages, des liens parfois flous, mais une certitude : on appartenait les uns aux autres.

Rien n’y était immédiat. L’eau ne coulait pas : on allait la chercher à la source, chaque jour, avec effort, puis on la conservait dans des barils. Le feu ne s’improvisait pas : il fallait ramasser le bois, prévoir, attendre. Le lait venait des chèvres, les œufs des poules. Pour manger de la viande, il fallait sacrifier un animal.

Et dans cet univers réglé par la mesure, le luxe ultime pouvait être simplement de me faire des frites.

C’est là que j’ai compris que le confort dont je disposais en ville n’était pas une norme, mais un privilège silencieux. Et qu’il engageait.

Dans la montagne, j’ai aussi appris que rien n’était plus sérieux que l’hospitalité.

On ne recevait pas par politesse, ni par habitude, mais parce que la venue de l’autre donnait sens aux gestes les plus lourds.

Un adage revenait souvent :

Dieu envoie des invités pour que les habitants mangent.

Je ne l’ai pas compris tout de suite comme une sagesse. Je l’ai d’abord vu à l’œuvre. Pour manger de la viande, il fallait sacrifier un animal. Ce n’était jamais un geste ordinaire. On ne le faisait ni pour soi, ni par désir. C’était pour les fêtes religieuses ou pour l’invité. La présence de l’autre autorisait le geste. Elle le rendait juste. Elle empêchait qu’il devienne un acte égoïste.

Très jeune, j’ai intégré cette règle sans qu’on me l’enseigne. Je partais seul vers un autre village pour rendre visite à une cousine de ma grand-mère paternelle. J’avais à peine plus de six ans. À chaque fois, elle sacrifiait un lièvre en mon honneur. Ce n’était pas un excès. C’était une évidence. Ma venue engageait. Et lorsque, en plus, elle me faisait des frites, je savais que j’étais face au luxe ultime. Non parce que c’était rare, mais parce que c’était inutile au sens strict. Un geste gratuit, donc précieux.

On m’appelait Si Abdellah. Cela me mettait mal à l’aise.

Une femme âgée, et avec elle tout le village, s’adressaient à un enfant comme à un adulte. Je trouvais cela étrange, presque injuste. Je n’avais rien fait pour mériter ce titre.

Je ne comprenais pas encore qu’il ne s’adressait pas seulement à moi, mais à une histoire qui me précédait. Ils étaient contents de me voir. Pas uniquement par affection. Parce que, dans la réalité du village, certains étaient regardés de haut. Pas tous. Pas toujours. Mais suffisamment pour que cela existe. Ma présence rééquilibrait quelque chose.

Je le sentais. Et c’est sans doute pour cela que je n’en ai jamais tiré de fierté.

Plus tard, j’ai compris que ce respect venait aussi d’un mariage ancien, celui de ma grand-mère avec un grand marabout, imam unique de toute la région,mon grand-père paternel. Pour eux, cela avait porté ses fruits. Pour moi, c’était surtout une charge silencieuse, dont je ne savais pas encore quoi faire.

Cette retenue ne venait pas de nulle part. Mon père aussi se tenait ainsi. Il avait été pris très jeune par son oncle, à l’âge de cinq ans, pour vivre en France, dans la métropole parisienne, jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962.

À son retour, il ne parlait que le français.Il ne comprenait ni l’arabe, ni le kabyle. Il ne connaissait pas le Coran. Alors il observait. Il respectait. Il ne se plaçait jamais au-dessus de qui que ce soit. Privé des mots, il avait choisi la droiture comme langage.

J’ai appris le Coran très tôt, avant même l’école. La madrassa est venue s’ajouter à ce socle silencieux que mon père avait posé sans discours. J’assistais aux ḥalaqāt, aux prêches du vendredi, et j’écoutais plus que je ne parlais.

Très vite, une idée simple s’est imposée, sans détour :

Nous ne sommes rien sans Dieu, et Dieu est le Tout, avec nous ou sans nous.

Cette compréhension ne m’a pas écrasé. Elle m’a placé. Elle m’a appris la mesure.

Avec le temps, j’ai compris que faire le bien n’était pas un mérite, mais une exigence, et que ne pas faire le mal était une obligation, parce que cela n’a rien d’inné chez l’homme.

Ce qui est donné – savoir, parole, reconnaissance – ne rend supérieur à personne. Cela devient une responsabilité.

Et si ces vérités ne sont pas saisies, on en pâtit ici-bas, et l’on en répondra plus tard.

Le Coran ne parle que de cela, quand on le lit ou qu’on l’écoute attentivement.

Très tôt, une autre expérience est venue confirmer cette évidence. Je suis gaucher. Rien de plus banal. Et pourtant, cela a suffi pour que certains me regardent autrement, parfois comme un être suspect, parfois comme un serviteur du diable.

On s’appuyait sur la religion pour justifier cette absurdité, comme si une disposition naturelle du corps pouvait être une faute morale.

Je n’y ai jamais vu autre chose qu’une insulte faite à l’intelligence humaine.

Si Dieu n’y était pour rien, pourquoi créer cela ?

Et s’Il l’a voulu, pourquoi le condamner ?

Ni les animaux, ni les autres espèces ne portent ce soupçon. Seul l’homme, quand il cesse de penser, transforme la croyance en superstition.

Plus tard, le corps m’a offert une réponse silencieuse. J’ai pratiqué le judo. Sans esprit de domination, sans goût pour la violence. J’y ai découvert un avantage que je n’avais jamais cherché : le déséquilibre comme ressource, l’écoute du mouvement de l’autre, la force qui naît de la souplesse.

Mes adversaires étaient souvent surpris par mes prises, habitués à ne combattre qu’entre droitiers.

Leurs réflexes étaient réglés sur une norme. Mon corps arrivait d’un autre angle. Je n’avais pas besoin de forcer.

Il suffisait d’accompagner leur mouvement, de laisser apparaître l’espace qu’ils ne voyaient pas. Le judo est devenu mon arme secrète.

Non pour attaquer, mais pour ne jamais être pris au dépourvu. Une manière de rester juste dans le corps, comme je cherchais à l’être dans la parole.

Dans mon quartier, j’étais le sale kabyle. Dans la montagne, presque un bâtard, un sale arabe venu de la capitale. Les mêmes mots, retournés selon le lieu.

J’ai compris très tôt que l’identité est souvent une arme, et que l’injustice naît moins de la vérité que du regard. Cela a aiguisé mon sens de la justice. Non pas pour défendre un camp, mais pour refuser toute réduction.

Alors j’ai appris.

Ma langue maternelle, parlée juste, avec ses images, ses sous-entendus, ses paraboles.

Les traditions, l’histoire, les adages.

J’ai respecté ce qui ne touchait ni à la religion ni à la dignité humaine.

Et quand une limite était franchie, je savais parler sans détour, parfois cru, sans filtre.

Je n’avais peur de personne, mais je respectais tout le monde, jusqu’à la faune et la flore.

Le respect ne venait pas de la crainte, mais de la place que chacun occupe dans l’ordre du vivant.

Avec le temps, une renommée s’est installée, sans que je la cherche.

Grâce à Dieu.

Elle n’a jamais été un capital, seulement une charge de plus.

Être le premier à avoir obtenu le baccalauréat dans toute la région n’a rien changé à cela.

Connaître le Coran suffisamment pour expliquer, pour débattre, n’a rien changé non plus.

Tout ce qui m’était donné m’obligeait davantage.

Je n’ai jamais cru qu’il y ait des êtres supérieurs aux autres. Il n’y a que des moments où Dieu confie quelque chose à quelqu’un. Et ce qui passe entre nos mains n’est jamais un titre. C’est une épreuve.

Avec le temps, j’ai compris que tout cela ne m’avait pas été donné pour être montré.

Ni la parole, ni le savoir, ni la reconnaissance. Encore moins la foi. Tout m’a été confié pour être retenu, ajusté, surveillé de l’intérieur.

Il y a une tentation constante, quand on reçoit, de se croire arrivé, de se croire autorisé, de confondre dépôt et propriété. J’ai vu ce que cela produisait autour de moi :

des paroles qui blessent au nom de la vérité, des traditions figées qui oublient la dignité humaine, des certitudes religieuses transformées en armes.

J’ai compris que le plus grand danger n’est pas l’ignorance, mais l’assurance.

Alors j’ai appris à veiller. Pas sur les autres. Sur moi.

Veiller sur la parole, pour qu’elle ne devienne ni complaisante ni cruelle.

Veiller sur le savoir, pour qu’il n’écrase pas celui qui n’a pas eu accès aux mêmes chemins.

Veiller sur la foi, pour qu’elle reste une tenue intérieure et non un drapeau.

Veiller sur le vivant, humain ou non, parce que rien n’existe sans raison, et que tout mérite respect.

Je n’ai jamais cherché à être un modèle. Je sais trop ce que l’homme peut faire quand il s’y croit.

Je me suis contenté d’être responsable de ce qui m’était confié, jour après jour, sans bruit. Quand il fallait parler, je parlais. Quand il fallait me taire, je me taisais. Et quand je doutais, je revenais à l’essentiel :

Dieu n’a besoin de personne, et c’est précisément pour cela que tout ce qui nous est donné est une grâce.

Aujourd’hui encore, je ne me tiens pas au centre. Je me tiens sur le seuil. Là où l’on voit venir sans dominer. Là où l’on écoute sans se dissoudre. Là où l’on agit sans se prendre pour l’origine du bien. Le reste ne m’appartient pas. Il ne m’a jamais appartenu.

Note :

Ce texte est né d’un besoin de nommer ce qui traverse les générations sans se perdre dans les mots.

Il n’est pas un manifeste, mais une tentative de tenir ensemble des mondes qui trop souvent s’ignorent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre vivre et survivre

Entre vivre et survivre

Entre vivre et survivre ?

Notes depuis le seuil

Dans la bouche du métro,

il dormait.

Ou plutôt :

il reposait ce que la nuit

avait bien voulu lui laisser.

Pas de couverture.

Rien entre le sol et son dos

sinon le froid

et l’habitude.

 

Son paquetage faisait oreiller.

Pas par confort

par précaution.

Un sac usé, tassé sous la tête,

comme on cale ce qu’il reste

à protéger.

 

Le corps abandonné au béton,

mais la tête encore légèrement surélevée,

en alerte.

Car même dans le sommeil,

quelque chose veille.

 

Et s’il parle,

ce n’est pas une voix

qu’on comprend.

Il balbutie,

comme s’il avait perdu

l’usage des mots

ou comme si les mots

avaient perdu l’usage de lui.

 

Parler avec qui, d’ailleurs ?

C’est une ombre

qu’on ne voit presque pas,

ou qu’on ignore

pour ne pas se sentir coupable.

Une présence qui rappelle

ce que nous n’avons pas su entendre,

et qui maintenant

n’a plus de langue

pour le dire.

 

Moi, parfois,

je lui donne de l’argent,

quand j’en ai en mains.

Quand le monde moderne

n’a pas encore tout remplacé

par l’invisible

cartes, virements,

monnaie sans pièces,

sans billets,

sans ce contact tangible

qui peut encore passer

de paume à paume.

 

Donner, ce n’est pas régler.

C’est reconnaître.

C’est dire : je te vois,

même si je ne sais pas

comment te sauver.

Même si je ne comprends pas

ta langue brisée.

 

Son regard change

quand le billet touche sa paume.

Rarement une pièce

sauf si c’est tout ce qui me reste,

et que ma poche aussi

parle de limites.

C’est là, alors,

que je crois l’entendre

me parler.

Des mots bas,

presque sortis,

comme des pierres polies

par la faim ou le froid.

Je ne les comprends pas.

Mais je les reçois

comme un remerciement,

ou peut-être

comme une prière

qu’il murmure à Dieu

car Dieu sait,

Il entend même

ce qui n’est pas formulé,

ce qui reste pris

entre le cœur et la bouche,

entre la pensée et le langage.

 

Le corps peut être abîmé,

endurci par les nuits,

par le gel,

par le béton,

mais la tête, elle,

reste un poste de guet.

Dormir, oui.

S’abandonner, jamais tout à fait.

 

Je l’ai vu.

Et ce regard-là

était de ma responsabilité.

Personne ne m’a obligé

à ralentir le pas.

Personne ne m’a demandé

de remarquer

la façon dont son sac

soutenait sa tête

comme on soutient

ce qui doit encore penser.

 

Je l’ai vu

et je n’ai pas détourné les yeux.

Cela,

c’était mon choix.

Mais ce qui l’a mené là,

ce qui l’a laissé dormir

sur la pierre froide

sans couverture,

sans seuil,

sans matin assuré,

cela ne relève pas

d’un seul regard.

 

Cela nous regarde tous.

On les appelle

sans-abris.

Comme si le mot

suffisait à dire

ce qui manque.

Mais ce qui manque,

ce n’est pas seulement

un toit.

C’est la pause.

Le relâchement.

La possibilité de dormir

sans surveiller.

C’est le droit élémentaire

de baisser la garde

sans disparaître.

 

Alors ils deviennent durs.

Plus que durs, parfois.

Non par choix,

mais parce que la douceur

ne protège plus.

Le froid apprend vite.

La rue aussi.

 

On s’endurcit

pour ne pas être pris.

On boit

pour réchauffer le sang

faute de chauffer la pièce.

On se drogue

pour tromper le cerveau

quand la réalité

n’offre aucun répit.

 

Le corps encaisse.

La tête, elle,

reste en veille.

Toujours.

 

Et puis il y a nous.

Pris dans la cadence.

L’urgence comme horizon.

Travailler

pour rester productifs.

Acheter

pour faire face.

Consommer

par fatigue,

par habitude.

 

On court

pour ne pas tomber

du bon côté.

On remplit les jours

pour ne pas voir

ce qui se vide autour.

La machine tourne.

Elle exige.

Et elle ne ralentit pas

 

Quand quelqu’un

reste au sol.

Je suis dedans, moi aussi.

Je connais le rythme.

Les horaires.

Les obligations.

Les factures

comme rappels à l’ordre.

 

Mais hier,

dans la bouche du métro,

quelque chose

a résisté à la vitesse.

Un homme dormait

sur le béton,

la tête posée

sur ce qu’il lui restait,

et soudain

le monde productif

a perdu son sens.

 

Ma position a changé.

Je ne peux pas faire semblant.

J’ai passé la nuit au chaud,

dans un lit,

le corps détendu,

le sommeil sans alerte,

ma femme à côté de moi,

présence stable,

respiration partagée.

Au matin,

le café m’attendait.

Chaud lui aussi.

Dans ma demeure.

Sans hâte.

Sans menace.

 

Et je le sais :

cela altère déjà mon ressenti.

Le froid de l’autre

n’a plus la même prise

quand la peau est encore tiède.

La dureté d’une nuit dehors

s’éloigne

quand la mienne

a été paisible.

Ce n’est pas de l’oubli.

C’est un glissement.

Le confort

n’efface pas la conscience,

mais il l’émousse.

Il rend l’indignation plus lente,

la compassion moins urgente.

Je ne suis pas devenu indifférent.

Mais je suis redevenu installé.

Et cette installation,

je dois la regarder en face.

Car si le ressenti dépend trop

de la température de ma nuit,

alors ma vigilance

ne tient qu’à peu de chose.

 

Ne pas manger

est moins urgent

que rester dans le froid.

La faim attend.

Le froid, non.

La faim ronge.

Le froid attaque.

On peut tenir un jour

sans manger.

On ne tient pas longtemps

sans chaleur.

Alors on cherche d’abord

à ne pas geler.

Avant même de penser

à se nourrir.

 

Pas seulement le froid.

Un toit.

Parce que le froid tue.

Mais la chaleur accablante aussi.

Parce que la faim aussi

finit par tuer.

 

Le corps a besoin d’un abri

avant d’avoir besoin de réponses.

Un endroit

où la température

ne décide pas

de la durée de vie.

Où la nuit

ne devient pas

une épreuve mortelle.

Où manger redevient possible

parce qu’on n’est plus

en train de survivre.

 

Alors vient la gratitude.

Mais pas celle

qui apaise la conscience.

Une gratitude active.

Lourde.

Exigeante.

Car ce qui est donné

n’est jamais donné

pour être gardé.

Un toit

n’est pas seulement un confort.

C’est une responsabilité.

La chaleur

n’est pas seulement un privilège.

C’est un dépôt.

Dieu ne donne pas

pour décorer nos vies.

Il donne

pour que cela circule.

 

Dire merci

sans se demander

à quoi sert

ce qui nous a été confié,

ce n’est pas remercier.

C’est consommer la grâce.

 

Je rends grâce à Dieu

hamdoulilah.

Mais ce mot

ne me dispense pas.

Il m’engage.

Car viendra le jour

où l’on ne me demandera pas

combien j’avais,

mais ce que j’en ai fait.

Pas si j’étais à l’abri,

mais si j’ai laissé quelqu’un

sans abri.

 

Au seuil de mon confort.

Je n’ai pas de réponse sur mesure.

Pas de solution miracle.

Je sais seulement

ce que j’ai vu.

Ce que j’ai reçu.

Et ce que cela m’oblige

à ne pas oublier.

Alors je laisse une question.

Pas pour accuser.

Pas pour soulager.

Juste pour que chacun

la porte depuis sa place.

 

Que fais-tu

de ce qui t’a été donné

quand d’autres

n’ont même pas

un endroit

où poser leur corps

sans risquer leur vie ?

À partir de quand

ce qui te protège

devient-il

une responsabilité ?