Vivre sans mourir sous la peur

Vivre sans mourir sous la peur

Vivre sans mourir sous la peur

Essai sur la peur contemporaine comme gouvernement des corps et des esprits

Introduction : Vivre sans que la peur gouverne

Nous vivons à une époque où la peur est devenue un langage ordinaire. Peur de tomber malade, peur de mal faire, peur de ne pas avoir assez anticipé. Peur, surtout, de mourir « trop tôt », comme si la mort devait désormais se justifier.

Cette peur ne s’impose pas par la violence. Elle se présente comme prudence, prévention, responsabilité. Elle s’installe dans le corps, dans l’alimentation, dans les discours médicaux, dans les rappels constants à ce qu’il faudrait corriger, surveiller, optimiser. Peu à peu, la santé cesse d’être un équilibre pour devenir une norme morale.

La pandémie de COVID‑19 a cristallisé cette évolution : une peur légitime face à un virus inconnu s’est muée en gouvernance sanitaire globale, où la surveillance du corps et la restriction des libertés sont devenues la norme, au nom même de la protection de la vie.

Dans ce contexte, la responsabilité individuelle est invoquée comme une évidence, alors même que les conditions de vie et de choix sont largement préfabriquées. Pour celui qui vit avec une conscience spirituelle, qu’elle soit religieuse ou philosophique , cette tension est d’autant plus sensible que la mort n’y est ni absurde ni scandaleuse : elle est un passage inscrit dans un ordre qui dépasse l’individu.

Ce texte ne nie ni l’effort personnel ni le soin de soi.

Il interroge une dérive plus profonde : vivre sous la peur, au nom même de la vie.

I. La peur comme mode de gouvernement du corps

La peur contemporaine ne gouverne pas par l’interdit. Elle gouverne par l’évidence.

Le corps devient un espace de surveillance permanente. Être en bonne santé n’est plus seulement souhaitable, mais attendu. Tomber malade, prendre du poids, ralentir, sont perçus comme des manquements silencieux.

Ce pouvoir n’impose pas, il incite. Il ne punit pas, il responsabilise.

Michel Foucault a montré que le pouvoir moderne s’exerce moins par la contrainte directe que par la gestion diffuse de la vie elle‑même, à travers des normes intériorisées¹. La peur devient alors un outil discret mais constant de régulation.

Le management de la crise sanitaire l’a révélé sans fard : traçage, confinements, passeports vaccinaux, autant de dispositifs qui ont instauré une surveillance biopolitique inédite, où le corps suspecté pouvait être exclu de l’espace social.

La mort n’est plus un horizon lointain. Elle est ramenée au présent, injectée dans les gestes ordinaires.

II. Responsabilité individuelle dans un cadre biaisé

Le discours dominant valorise la responsabilité personnelle : manger mieux, bouger plus, anticiper, corriger. Pris isolément, ces principes semblent raisonnables. Mais ils deviennent problématiques lorsqu’ils ignorent le cadre réel dans lequel ils s’exercent.

Les habitudes alimentaires sont héritées. Les choix sont orientés par le prix, la disponibilité, la publicité, les rythmes imposés. Le choix n’est jamais vierge.

Pierre Bourdieu a montré que nos pratiques les plus ordinaires sont structurées par des dispositions acquises, souvent inconscientes, qu’il nomme habitus². Exiger une responsabilité totale sans interroger ces cadres revient à déplacer la faute vers l’individu.

La maladie devient soupçon. Le corps, verdict.

III. Le libre arbitre : réalité morale, fiction sociale

Le libre arbitre est invoqué comme une évidence morale. Chacun serait pleinement libre de ses choix, maître de son destin corporel. Mais l’expérience contredit cette simplicité.

Baruch Spinoza écrivait déjà : « Les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent. »³

Cette phrase ne nie pas l’action humaine. Elle rappelle que la conscience ne suffit pas à fonder la liberté. Les causes sociales, biologiques et économiques précèdent souvent la décision.

Pour qui s’inscrit dans une tradition de sagesse, qu’elle soit théiste, stoïcienne ou contemplative, cette tension est éclairée autrement : responsabilité de l’intention, mais reconnaissance d’un ordre ou d’un déterminisme qui nous dépasse. Ni fatalisme, ni illusion de toute‑puissance.

Le danger n’est pas le libre arbitre. Le danger est son usage culpabilisant.

IV. Industrie, assurances et économie de la peur

La peur n’est pas seulement un climat émotionnel. Elle est devenue une ressource économique. Prévention excessive, surmédicalisation, anticipation anxieuse : la promesse n’est jamais la paix, mais le contrôle.

Ulrich Beck a montré que les sociétés modernes s’organisent autour de la gestion du risque, transformant l’avenir en menace permanente à prévenir⁴.

La santé devient un marché continu. L’individu, un patient potentiel permanent.

La pandémie a montré à quel point la peur pouvait être un moteur économique : course aux vaccins, tests payants, médiatisation anxiogène, tout en étant présentée comme une nécessité scientifique indiscutable.

La question n’est pas de rejeter ces dispositifs, mais de discerner le moment où ils cessent de protéger la vie pour commencer à l’assiéger.

V. Le recul de la pensée critique

Penser demande du temps, de la lenteur, de l’attention.

Or notre époque valorise la réaction rapide et l’opinion immédiate.

Hannah Arendt rappelait que penser est une activité exigeante, souvent solitaire, qui va à contre‑courant du confort intellectuel⁵.

Beaucoup ne subissent pas par paresse, mais par épuisement. Lire fatigue. Analyser isole. Nuancer dérange.

Pendant la crise sanitaire, la complexité a souvent été évacuée au profit de messages binaires (« pour ou contre »), étouffant les débats nécessaires sur les arbitrages entre santé publique, libertés et équilibres sociaux.

La pensée critique ne supprime pas la peur. Elle empêche seulement qu’on la confonde avec une fatalité.

VI. COVID‑19 : la peur institutionnalisée

La pandémie a montré comment une peur collective pouvait être canalisée en un répertoire d’actions normalisées : confinements, masques, distanciation. Si ces mesures pouvaient se justifier par l’urgence, leur prolongation a installé un rapport durable au risque où la vie se réduit à sa dimension biologique.

Le philosophe Giorgio Agamben parle d’« état d’exception » devenu la règle: la peur permet de suspendre les droits ordinaires au nom de la protection de la vie⁷.

Le sociologue Byung‑Chul Han y voit l’aboutissement d’une « société de la fatigue » où l’individu s’auto‑exploite et s’auto‑surveille, intériorisant la contrainte jusqu’à la percevoir comme un choix⁸.

Cette logique persiste : même après la pandémie, nous restons dans un régime de vigilance permanente, où la menace d’une nouvelle crise sert à légitimer un contrôle continu des corps.

VII. La sagesse comme sortie de la peur

De nombreuses traditions spirituelles et philosophiques proposent une sortie de la peur, non par le déni de la mort, mais par son intégration dans un ordre plus large.

· Dans l’islam, la mort est une ajal (terme fixé), un retour (inqilâb) au Créateur. La formule « Inna lillahi wa inna ilayhi raji’un » recentre la vie dans son vrai cadre : nous sommes des dépositaires (mustakhlafûn), non des propriétaires.

· Dans le christianisme, la mort est une Pâque, un passage vers la vie véritable. Saint Paul écrit : « Pour moi, vivre c’est le Christ, et mourir un gain » (Philippiens 1:21).

· Dans le judaïsme, la mort est un retour à la source divine, ritualisé dans le deuil pour réintégrer la perte dans la continuité communautaire.

· Le stoïcisme enseigne à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. La mort appartient à cette seconde catégorie — l’accepter, c’est se libérer de l’angoisse de l’incontrôlable.

· Le bouddhisme voit dans la mort une étape naturelle du cycle des renaissances (samsara). La méditation sur l’impermanence (anicca) permet de défaire l’attachement qui génère la souffrance.

Ces traditions, malgré leurs différences, convergent sur un point : elles refusent de faire de la mort une ennemie.

Elles proposent des rituels, des paroles, des postures intérieures qui aident à vivre avec la finitude sans en être paralysé.

Le rite donne une forme à l’indicible, et en donnant une forme, il offre une prise.

Face à la médicalisation et à l’invisibilisation contemporaine de la mort, ces gestes anciens rappellent que la fin de la vie fait encore partie de la vie.

Il est significatif que presque toutes ces traditions proposent une forme de jeûne, qu’il s’agisse du ramadan en islam, du carême chrétien, de Yom Kippur dans le judaïsme, ou des pratiques d’abstinence bouddhistes. Loin d’être une négation du corps, le jeûne y est une éducation : il rappelle que le corps peut être discipliné sans être nié, que la maîtrise de soi passe aussi par la maîtrise des appétits, et que cette ascèse vise à libérer l’esprit, non à asservir le physique.

Il est d’ailleurs frappant que des pratiques spirituelles millénaires rejoignent aujourd’hui certaines découvertes physiologiques, non parce qu’elles visaient la santé, mais parce qu’elles visaient la justesse.

Aujourd’hui, le jeûne intermittent connaît un succès planétaire, mais souvent détaché de toute dimension spirituelle, présenté comme une simple technique d’optimisation corporelle, voire de contrôle pondéral anxieux. La même pratique, vidée de sa finalité transcendante, peut ainsi basculer dans la logique de performance et de peur que cet essai dénonce.

La différence n’est pas dans le geste, mais dans l’intention : jeûner pour se recentrer sur l’essentiel, ou jeûner pour répondre à une norme esthétique et sanitaire oppressive. L’un libère, l’autre asservit.

Conclusion : Vivre sans mourir sous la peur

Ce texte n’était ni une plainte ni un réquisitoire. Il était une tentative de rééquilibrage. La crise du COVID‑19 n’a fait qu’amplifier une dérive ancienne : faire de la peur un principe d’organisation sociale.

On ne demande pas à vivre éternellement. On demande à vivre en paix, sans nier le corps, sans idolâtrer la peur, sans mourir intérieurement chaque jour sous son ombre.

Et si la vraie santé commençait précisément là : dans cette capacité à habiter son corps sans en faire une forteresse, et à accueillir le temps sans le comprimer sous le poids de la menace.

En prendre conscience, c’est déjà commencer à s’en affranchir.

Références :

1. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France (1978‑1979), Seuil/Gallimard.

2. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Éditions de Minuit, 1980.

3. Baruch Spinoza, Éthique, Livre II, proposition 35, scolie.

4. Ulrich Beck, La société du risque, Aubier, 1986.

5. Hannah Arendt, La vie de l’esprit, Presses Universitaires de France, 1978.

6. Épictète, Manuel, §5.

7. Giorgio Agamben, État d’exception, Seuil, 2003.

8. Byung‑Chul Han, La société de la fatigue, Circé, 2014.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La justesse du passage

La justesse du passage

La justesse du passage

 

On vient d’un lieu déjà sculpté,

Avant le mot, avant le choix,

D’un sol chargé de voix anciennes

Qui parlent encore à voix basse en soi.

 

Il y a l’essence, braise discrète,

Et ce qui s’ajoute sans détour :

Les gestes appris, les phrases prêtes,

Les silences lourds ou de velours.

 

On avance avec ce qui fut donné,

Livres ouverts, livres manqués,

Des croyances tantôt phares dans la brume,

Tantôt remparts dressés entre soi et soi.

 

La maturité ne compte pas l’âge,

Elle se lit dans les passages,

Dans la façon de plier sans rompre

Quand le monde presse et encombre.

 

L’intelligence change de visage

Selon l’écoute, selon le temps,

Selon l’espace laissé au silence

Lorsque tout devient urgent.

 

Il est des matins avant les rôles,

Avant les masques et les discours,

Où les corps sortent encore bruts,

Tirés du lit plus que du jour.

 

Les rues sont vides, les ruelles calmes,

Le monde n’a pas encore pris forme.

Marcher devient un privilège discret,

Être là, simplement, à cette heure-là.

 

La neige craque sous les pas,

Syllabe nette, phrase brève.

Le froid mord le visage,

La chaleur tient dessous, fidèle.

 

Deux forces se parlent sans bruit :

Ce qui attaque,

Ce qui abrite.

Et dans cette tension juste,

La conscience s’éclaire.

 

Puis vient la descente sous la ville.

Le métro resserre les corps

Et élargit l’intérieur.

Le bruit devient sourd,

Le monde tient au-dessus.

 

Dans l’oreille, une voix ancienne circule,

Ample, posée, indifférente à la foule :

Abdelbasit Abdus Samad

Récitant Al-Baqara,

Sans hâter,

Sans forcer.

 

Le béton écoute malgré lui.

Les rails se taisent un instant.

La parole traverse le vacarme

Et remet chaque chose à sa place.

 

Alors remontent d’autres terres,

Des rues chaudes, des pas lents,

Des heures pleines sans échéance,

Marchées à deux, sans courir le temps.

Ce n’est pas le passé qui appelle,

Ni le regret, ni la fuite.

C’est la reconnaissance silencieuse

D’un rythme juste,

Déjà vécu,

Encore vivant.

 

Le contraste ouvre la mémoire,

Le froid fend la retenue.

Ce qui fut vécu sans mesure

Reprend corps à l’aube nue.

 

Nul ne marche hors de son époque,

Nul ne pense sans héritage.

Chacun compose, note après note,

Entre le dehors et le passage.

 

Et dans ce tissage inégal,

Fait d’aube claire et de feu discret,

Une chose demeure, simple et vitale :

Laisser de l’air à la conscience,

Laisser au vivant

L’espace entre deux pas,

Le souffle entre deux vers,

Le temps entre deux mondes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand la mort se fait sentir

Quand la mort se fait sentir

Quand la mort se fait sentir

 

Parfois, la mort ne frappe pas.

Elle ne prévient pas.

Elle ne menace pas.

Elle se contente d’être là,

comme une pensée calme

qui traverse l’après-midi

sans interrompre le geste.

 

Elle ne dit pas : maintenant.

Elle dit : un jour.

Et ce un jour

ne serre pas la gorge.

 

Il ne presse rien.

Il dépose sa certitude

dans le cours des choses,

comme une pierre lisse

au fond de la rivière.

Il élargit le regard.

 

Je n’ai pas peur.

Je n’ai pas de compte à rebours

dans la poitrine.

Je continue à vivre,

à écrire,

car écrire est ma manière

de rester en réponse,

de laisser une trace fragile

avant que la marée ne revienne.

 

Dieu a déposé ce don en moi.

Il m’en a rendu responsable.

Alors je goûte le temps

quand il consent à ralentir,

quand il cesse, un instant,

de me demander des preuves.

 

Mais quelque chose a changé.

Je ne me bats plus

contre ce qui n’écoute pas.

Je ne m’use plus

à convaincre la médiocrité

qu’elle pourrait être autre.

Je fais ce que j’ai toujours fait :

je tiens ma ligne,

je dépose mes mots

comme on confie des graines au vent,

pour qu’elles germent où elles doivent,

même loin de ma main.

Je laisse au monde

le soin d’en faire ce qu’il peut.

 

Ce ressenti ne vient pas

d’un pressentiment.

Il vient de la fatigue longue,

celle qui ne se plaint pas,

celle qui a porté sans compter.

Fatigue sans amertume,

usure noble du socle,

celle qui polit la pierre

sans en altérer la forme.

 

La mort, alors,

n’apparaît pas comme une fin,

mais comme une mesure.

Elle rappelle

que tout ne mérite pas combat,

que tout ne demande pas réponse,

que la vie n’est pas un champ de bataille

mais un espace confié.

Dans cet espace,

chaque geste pèse son poids de sens,

chaque mot

son poids de silence.

 

Je pense.

Dieu décide.

Ce partage me repose.

 

Je fais ce qui m’appartient :

agir juste,

écrire vrai,

écrire encore,

tant que le souffle me prête sa voix.

 

Le don reçu

demande d’être déposé.

La trace compte

plus que celui qui la laisse.

Publier sans attendre l’assentiment.

Le reste

ne m’angoisse guère.

 

Je n’attends pas la mort.

Je ne la convoque pas.

Je sais simplement

qu’elle existe,

et que cette connaissance

allège mes gestes

au lieu de les alourdir.

 

Elle me permet

de regarder les photos anciennes

sans nœud dans la gorge,

les mains des miens

sans peur de l’adieu,

l’encre de mes poèmes

comme une offrande

qui survivra à mon encre.

 

Elle m’éloigne de l’inutile.

Elle m’apprend à dire non

sans colère,

oui

sans calcul.

 

Tant qu’il y a un rôle,

le spectacle continue.

Je le joue

sans excès,

sans crispation,

avec gratitude.

Quand le rideau tombera,

il tombera sans injustice.

 

J’aurai vécu

sans me battre contre le vent,

sans m’acharner contre l’ombre,

sans oublier

que vivre, déjà,

était un don,

et qu’écrire

fut ma manière

de le rendre.

 

Et peut-être que la mort,

alors,

ne sera qu’un dernier geste calme :

celui de rendre

ce qui fut confié.

Et pour aujourd’hui,

cela suffit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un jour  gagné

Un jour gagné

Un jour gagné

 

Le ciel était large.

Pas symbolique.

Large, simplement.

 

Un stationnement.

Des voitures immobiles.

Le sol sombre,

encore humide du froid.

 

Le corps s’y tenait

sans héroïsme.

Les pieds posés.

Les épaules un peu moins hautes

que la veille.

 

À un degré.

 

Assez pour que les mains

n’aient plus besoin de se refermer.

Assez pour que la nuque

cesse de surveiller.

Assez pour que le souffle

descende

sans qu’on le force.

 

Le froid était là.

Un degré au-dessus de zéro,

rare à cette heure de l’hiver.

Il ne mordait plus.

Il observait.

 

Le soleil touchait les choses

sans les corriger.

Il éclairait

comme on accompagne

quelqu’un qui tient encore debout.

 

Je regardais.

Sans chercher.

Le ciel faisait son travail.

Le corps aussi.

 

Alors un souvenir est venu.

Sans appel.

Sans regret.

 

L’Andalousie,

l’été.

La lumière pleine.

Les pierres chaudes.

Une autre manière

d’habiter l’espace.

 

Je n’ai pas résisté.

J’ai ouvert la galerie.

Cherché les images

jusqu’à les retrouver.

 

Une à une.

Sans hâte.

 

Je les ai regardées longtemps.

Même les vidéos.

 

Le mouvement.

La durée.

Le temps qui passe

sans pression.

 

Ce n’était pas pour revenir.

C’était pour raviver.

 

Quelque chose s’est réchauffé.

Pas une excitation.

Un élan calme.

Une tonicité douce

qui remet le corps

à sa juste tension.

 

Comme si la mémoire

ne rappelait pas un lieu,

mais un état.

 

La musique est venue ensuite.

Calme.

Présente.

Sans intention.

 

Elle n’a rien ajouté.

Elle a tenu l’espace.

 

Puis j’ai préparé une tisane.

Un geste lent.

L’eau chaude.

Les herbes qui infusent.

 

Je l’ai bue doucement.

Pas pour guérir.

Pas pour fuir.

Pour apaiser.

 

Après une longue semaine

de froid,

de travail,

de pression.

 

Le corps comprenait enfin

qu’il pouvait déposer

ce qu’il portait

sans s’effondrer.

 

Je n’avais rien à comprendre.

Rien à résoudre.

 

Juste rester

dans cette température intérieure

où l’esprit cesse de serrer

et le corps

de se défendre.

 

Je n’étais pas ailleurs.

Je n’étais pas arrivé.

 

J’étais là.

Et pour un jour au moins,

le monde

ne me demandait rien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le travail invisible

Le travail invisible

Le travail invisible

 

Le sommeil n’est pas du temps perdu.

C’est du temps réordonné.

Quelque chose en nous continue

sans nous demander la permission.

 

Avant de dormir,

le poème reste là.

Ouvert.

Incomplet.

Avec ses lignes hésitantes,

ses mots mal posés,

ses silences trop pleins.

 

On le laisse en suspens,

non par abandon,

mais par fatigue honnête.

Il n’avance plus.

Il résiste.

Il attend.

 

Alors la nuit prend le relais.

Elle travaille

à ce que le jour a laissé inachevé

les mots se dénouent,

les pensées s’ajustent,

les angles s’adoucissent.

Sans effort.

Sans volonté.

 

Au matin,

on se réveille différent.

Non pas nouveau,

mais remis à niveau.

 

Le poème a avancé

pendant qu’on ne regardait pas.

Et ce n’est pas magique.

C’est organique.

La vie sait faire cela

elle creuse en silence,

elle dépose du sens

comme l’eau dépose du sable

sur la rive.

 

Alors parfois,

il suffit de se reposer

pour que les choses

trouvent leur juste place.

Elles étaient déjà là.

Elles attendaient seulement

qu’on cesse de les forcer.

 

C’est dehors,

à l’arrêt du bus,

que je le réalise.

Le froid est là,

mais il reste clément

juste assez pour réveiller la peau,

pas assez pour geler les doigts.

Il permet encore

de tenir le téléphone,

de relire les vers,

de laisser entrer le vent

dans les failles du texte.

 

Le corps né face à la Méditerranée,

élevé dans la douceur salée

et la lumière large,

s’est lentement accordé

à ce nouveau monde.

Il a appris une autre mesure,

un autre seuil,

une autre manière

de respirer le jour.

 

Le froid n’est plus une menace.

Il est devenu un langage.

Et dans cette adaptation silencieuse,

le corps confirme

ce que la nuit savait déjà

on peut changer de rive

sans perdre son axe.

Mais à moins vingt-cinq,

tout serait différent.

Les doigts refuseraient l’écran,

le souffle se ferait court,

et la pensée elle-même

se replierait devant l’urgence

de se réchauffer.

 

Il y a un seuil,

une frontière invisible

entre le froid qui accompagne

et le froid qui interdit.

 

Aujourd’hui,

je suis encore du bon côté.

Le repos n’est pas une fuite.

C’est un geste de confiance

croire que le monde continue

sans notre agitation.

Croire que les mots savent

où aller,

si on leur laisse

l’espace du silence

même un silence traversé de vent,

même un silence à zéro degré,

où le corps,

tout en frémissant,

reste un outil possible.

 

C’est pour cela qu’on se réveille,

parfois,

avec une réponse

qu’on ne cherchait pas,

avec une ligne claire

au milieu du brouillon.

 

Le sommeil est un allié obscur

qui œuvre à notre insu.

Il ne produit rien de visible,

mais il prépare tout.

Et au petit matin,

sans bruit,

il nous rend le poème

un peu plus habitable,

comme on rend un outil affûté

ou un fruit arrivé à maturité.

Il ne reste plus qu’à le cueillir,

sans forcer,

sans expliquer.

Juste accueillir

ce qui a mûri

pendant qu’on dormait

et parfois,

le cueillir dehors,

dans le froid qui n’est pas encore hostile,

pendant que le bus se fait attendre,

et que les doigts,

pour quelques instants,

obéissent encore

au désir

de tenir les mots juste.