Se tenir juste
Se tenir juste
Il est des paroles
qui ne cherchent pas la victoire,
qui ne disputent pas le pouvoir.
Elles déplacent le centre
sans bruit,
sans heurt,
sans histoire.
On se croit fort
parce qu’on tient debout un instant.
On se croit savant
parce qu’on accumule le temps.
On se croit axe du monde
parce que le monde
passe par nos yeux
et confond notre regard
avec le sens.
Mais la vie, quand elle parle vrai,
ne rabaisse pas.
Elle remet à niveau.
Elle enlève l’excès,
ajuste le poids,
rend à chacun
sa juste hauteur.
Une seule évidence suffit
à faire tomber les étages :
nous savons beaucoup,
mais nous savons mal
où nous tenir.
On confond savoir et maîtrise,
mouvement et marche,
réaction et présence.
On agite le réel
en croyant l’habiter.
Et pourtant,
il suffit que l’ego recule d’un pas
pour que l’espace respire.
Ce n’est pas une chute.
C’est une délivrance.
Quand on écoute
sans vouloir interpréter,
sans produire,
sans corriger,
on cesse de jouer un rôle.
On n’est ni fort ni faible,
ni savant ni ignorant.
On est là.
Entier.
À sa place.
Et peut-être est-ce cela, la paix :
ne plus se croire centre,
mais accepter d’être
un point juste
dans un monde plus vaste.
Cette paix ne se fabrique pas.
Elle ne se théorise pas.
Elle ne se proclame pas.
Elle naît
là où tombe l’évidence :
nous ne sommes ni la mesure,
ni la finalité,
ni le sens.
Rien n’est pressé.
Tout est posé.
L’humain traverse,
agit, chute,
se relève,
mais ne gouverne pas l’horizon.
De là naissent les convictions vraies :
sans cris,
sans drapeaux,
sans arrogance.
Des alignements silencieux
qui tiennent
sans s’imposer.
Quand on accepte
que la vie ne tourne pas autour de soi,
le corps se détend.
L’effort inutile se retire.
La comparaison se dissout.
La colère perd sa voix.
La paix qui vient
n’est pas naïve.
Elle est claire.
Elle sait nos erreurs,
nos excès de force,
nos illusions de contrôle.
Mais elle sait aussi
qu’on peut se tenir droit
en reconnaissant
plus grand que soi.
C’est pour cela qu’elle dure :
elle n’est pas bâtie sur l’ego.
Elle est reliée.
Et tant qu’elle est reliée,
elle traverse les saisons,
les débats,
les regards,
sans dépendre d’eux.
Elle demeure.
Simple.
Stable.
Inutile à défendre.
L’humilité ne s’enseigne pas
par des slogans.
Elle se révèle
quand quelque chose de plus vaste
nous contient
sans nous écraser.
Il n’est pas dit :
tu n’es rien.
Il est dit :
tu n’es pas tout.
Et dans cet intervalle,
tout s’apaise.
L’ego desserre l’étau.
L’intelligence respire.
La force cesse de forcer.
L’humilité n’abaisse pas.
Elle ajuste.
Elle rend poreux.
Elle rend vivant.
Et c’est là, paradoxalement,
que la paix devient solide :
quand elle ne dépend plus
de ce que l’on croit être,
mais de ce que l’on accepte
de recevoir.
Quand on comprend
qu’on ne se suffit pas à soi-même,
le poids tombe.
Ce n’est pas un renoncement.
C’est un réalignement.
La force est prêtée.
Le souffle est maintenu.
L’intelligence est confiée.
Et tout change de ton :
les convictions s’allègent,
les choix se resserrent,
la paix s’installe.
On agit encore.
On pense encore.
On crée encore.
Mais sans se prendre pour l’origine.
Alors se défait
l’angoisse d’être tout,
de réussir tout,
de comprendre tout.
Reconnaître que tout ne dépend pas de soi
rend la vie respirable.
Ce n’est pas une fuite.
C’est une reliance.
Et dans cette reliance,
la paix ne s’explique plus.
Elle circule.
Elle coule.
C’est un vrai sujet.
Parce qu’il ne flatte rien.
Parce qu’il déplace.
Un sujet qui ne crie pas,
qui ne brille pas,
mais qui touche la racine.
Et tout ce qui touche la racine
change la posture.
Marcher sans arrogance.
Parler sans domination.
Agir sans se prendre pour le centre.
Et surtout,
se libérer enfin
du poids immense
de croire
que tout repose sur soi.