Aux sources du territoire d’Alger
Cartes, récits et témoignages historiques
Introduction
Les territoires et les pays ne naissent pas seulement des événements politiques. Ils se construisent aussi dans les cartes, dans les récits des voyageurs et dans les mots utilisés pour les désigner.
Dans les discussions historiques contemporaines, une question revient souvent : celle du nom même de l’Algérie. Certains affirment que ce pays n’aurait pas existé avant la conquête française de 1830 et que son nom serait une création administrative du XIXᵉ siècle.
Il est exact que le terme « Algérie » devient officiellement utilisé par l’administration française par l’ordonnance royale du 14 octobre 1839, sous le règne de Louis-Philippe I. Le mot est alors formé à partir du nom de la ville d’Alger, auquel est ajouté le suffixe géographique « -ie », comme dans Italie ou Arabie.
Cependant, cette question ne peut être réduite à la simple apparition d’un nom administratif. Bien avant cette date, les cartes, les récits de voyageurs et les documents diplomatiques mentionnent un territoire organisé autour de la ville d’Alger.
Par exemple, le géographe français Pierre Duval publie au XVIIᵉ siècle une carte intitulée Carte du Roiaume d’Alger, qui représente un espace politique identifié dans le Maghreb central.
De même, le voyageur britannique Thomas Shaw décrit au XVIIIᵉ siècle l’étendue du territoire gouverné depuis Alger comme s’étendant approximativement du fleuve Moulouya jusqu’aux environs de Tabarka.
Source :
Thomas Shaw, Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant, Oxford, 1738.
Ces documents montrent que, même si les appellations variaient selon les auteurs – « Royaume d’Alger », « État d’Alger » ou « Régence d’Alger » – les contemporains identifiaient déjà un territoire organisé autour de cette capitale.
C’est précisément en découvrant l’une de ces cartes anciennes, celle de Pierre Duval, que s’est imposée l’idée de cette recherche. Cette représentation cartographique a suscité une interrogation simple : comment les géographes, les voyageurs et les diplomates de l’époque décrivaient-ils ce territoire ?
Plutôt que de répondre à cette question par des affirmations générales, cette étude propose d’examiner les sources elles-mêmes : cartes anciennes, récits de voyageurs, archives diplomatiques et travaux d’historiens. En croisant ces documents, il devient possible de reconstituer progressivement la manière dont ce territoire était nommé, représenté et compris dans les sources historiques de son temps.
I – De la ville d’Alger au territoire d’Alger
Dans l’histoire, il est fréquent qu’une ville importante donne son nom à l’espace politique qui s’organise autour d’elle. Ce phénomène s’observe dans de nombreuses régions du monde : la capitale devient progressivement le point de référence pour désigner l’ensemble du territoire gouverné depuis cette ville.
Dans le cas d’Alger, ce processus apparaît clairement dans les sources historiques entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle.
Après l’installation du pouvoir des frères Barberousse au début du XVIᵉ siècle, la ville d’Alger devient le centre politique du territoire gouverné dans le Maghreb central. C’est à partir de cette capitale que se développent les institutions politiques de la Régence.
L’historien Mahfoud Kaddache explique que la Régence d’Alger était organisée autour d’un pouvoir central établi dans la capitale et d’un territoire administré par des provinces appelées beyliks.
Source :
Mahfoud Kaddache, L’Algérie à l’époque ottomane, Alger, Office des publications universitaires.
Exemple cartographique
Les cartes européennes du XVIIᵉ siècle montrent que les géographes identifiaient déjà un territoire plus large autour d’Alger.
Le géographe français Pierre Duval publie une carte intitulée :
Carte du Roiaume d’Alger
Paris, XVIIᵉ siècle
Bibliothèque nationale de France, département des cartes et plans.
Cette carte ne représente pas seulement la ville d’Alger, mais un territoire comprenant plusieurs régions du Maghreb central.
Exemple dans les récits de voyageurs
Les récits de voyageurs confirment également cette perception.
Le voyageur britannique Thomas Shaw écrit dans son ouvrage :
Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant
Oxford, 1738.
Il décrit l’étendue du territoire gouverné depuis Alger et indique :
« The kingdom of Algiers extends from the river Mulucha to the borders of Tunis near Tabarca. »
Source :
Thomas Shaw, Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant, Oxford, 1738, p. 15.
Le fleuve Mulucha correspond au fleuve Moulouya, situé dans l’actuel Maroc oriental.
Un phénomène fréquent dans l’histoire
Le passage du nom d’une ville au nom d’un territoire est un phénomène courant dans l’histoire politique.
Par exemple :
Tunis → Tunisie
Mexico → Mexique
Singapour → Singapour.
Dans le cas du Maghreb central, la ville d’Alger devient progressivement le point de référence pour désigner le territoire gouverné depuis cette capitale.
Lecture historique
Ces cartes et ces récits montrent que les contemporains utilisaient le nom d’Alger pour désigner non seulement la ville, mais aussi l’espace politique organisé autour d’elle.
Les sources emploient ainsi différentes expressions :
« Royaume d’Alger »
« État d’Alger »
« Régence d’Alger ».
Toutes ces appellations renvoient à une réalité commune : l’existence d’un territoire gouverné depuis la ville d’Alger.
II – Le territoire d’Alger dans les cartes européennes
Les cartes anciennes constituent une source importante pour comprendre comment les géographes percevaient les territoires politiques. Dans le cas du Maghreb central, plusieurs cartographes européens des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles représentent un espace identifié autour de la ville d’Alger.
Ces cartes ne se limitent pas à la représentation d’une ville portuaire : elles montrent un territoire plus vaste, comprenant plusieurs régions et villes importantes.
La carte de Pierre Duval
L’un des exemples les plus significatifs est celui du géographe français Pierre Duval.
Dans sa carte intitulée :
Carte du Roiaume d’Alger
Paris, XVIIᵉ siècle
Bibliothèque nationale de France, département des cartes et plans.
Duval représente un territoire qui s’étend le long de la côte du Maghreb central et inclut plusieurs villes importantes.
Cette carte montre clairement que les géographes européens considéraient l’espace gouverné depuis Alger comme un territoire distinct.
Nicolas Sanson
Un autre géographe français important, Nicolas Sanson, représente également cette région dans ses cartes du XVIIᵉ siècle.
Dans ses cartes consacrées à la Barbarie, Sanson distingue différentes entités politiques du Maghreb, dont celle d’Alger.
Source :
Nicolas Sanson,
Carte de Barbarie, Paris, XVIIᵉ siècle.
Guillaume Delisle
Au début du XVIIIᵉ siècle, le géographe Guillaume Delisle réalise plusieurs cartes détaillées de l’Afrique du Nord.
Ses cartes montrent également l’espace politique organisé autour d’Alger.
Source :
Guillaume Delisle,
Carte de Barbarie, Paris, début XVIIIᵉ siècle.
Correspondance avec les récits de voyageurs
Les représentations cartographiques correspondent souvent aux descriptions des voyageurs.
Le voyageur britannique Thomas Shaw indique dans son ouvrage :
Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant
Oxford, 1738, p. 15 :
« The kingdom of Algiers extends from the river Mulucha to the borders of Tunis near Tabarca. »
Ce témoignage correspond aux limites géographiques souvent représentées dans les cartes européennes :
À l’ouest : le fleuve Moulouya
À l’est : les environs de Tabarka
Au sud : les régions sahariennes.
Lecture historique
L’étude croisée des cartes et des récits montre que les géographes et les voyageurs européens percevaient le territoire d’Alger comme un espace politique identifiable dans le Maghreb central.
Ces représentations cartographiques constituent ainsi une source complémentaire aux récits et aux archives diplomatiques pour comprendre l’organisation territoriale de la région à cette époque.
III – Les traités diplomatiques et la reconnaissance internationale d’Alger
Au-delà des cartes et des récits de voyageurs, les archives diplomatiques apportent un éclairage important sur la place occupée par Alger dans les relations internationales de la Méditerranée moderne.
Entre le XVIᵉ et le début du XIXᵉ siècle, plusieurs puissances européennes et atlantiques concluent des accords avec les autorités gouvernant depuis Alger. Ces traités concernent principalement la navigation maritime, la protection des navires marchands, les échanges commerciaux et la question des captifs.
Ces documents montrent que les gouvernements européens négociaient directement avec les autorités d’Alger.
Les relations avec la Grande-Bretagne
La Grande-Bretagne entretient des relations diplomatiques avec Alger dès le XVIIᵉ siècle.
Ces relations apparaissent dans les archives britanniques rassemblées dans :
British and Foreign State Papers
Foreign Office, Londres.
Ces documents regroupent plusieurs accords concernant la sécurité maritime et les relations commerciales entre la Grande-Bretagne et Alger.
Les descriptions du voyageur britannique Thomas Shaw confirment également l’existence de relations diplomatiques entre ces deux puissances.
Source :
Thomas Shaw, Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant, Oxford, 1738.
Le traité avec le Danemark-Norvège
Au XVIIIᵉ siècle, le royaume de Danemark-Norvège conclut un traité avec Alger afin de protéger ses navires marchands circulant en Méditerranée.
Traité :
Traité de paix et de commerce entre le Danemark-Norvège et Alger
1746
Archives diplomatiques danoises.
Les Provinces-Unies (Pays-Bas)
Les Provinces-Unies négocient également des accords avec Alger afin de sécuriser leurs routes commerciales maritimes.
Ces relations sont étudiées par l’historien Robert C. Davis dans :
Christian Slaves, Muslim Masters
Palgrave Macmillan, 2003.
Le traité avec les États-Unis
Au début du XIXᵉ siècle, les États-Unis concluent un traité avec Alger à la suite de la seconde guerre barbaresque.
Treaty of Algiers (1815)
30 juin 1815.
Ce traité porte notamment sur :
La navigation
La libération de captifs
Les relations commerciales.
Source :
Archives diplomatiques des États-Unis.
Lecture historique
L’existence de ces traités montre que les autorités d’Alger participaient aux relations diplomatiques et commerciales de la Méditerranée et de l’Atlantique.
Ces accords illustrent les interactions entre Alger et plusieurs puissances européennes et atlantiques à l’époque moderne.
IV – Les consulats étrangers à Alger
Les traités diplomatiques ne constituaient pas les seuls liens entre Alger et les puissances européennes. Dans plusieurs cas, ces relations se traduisaient par une présence permanente de représentants étrangers dans la ville.
Entre le XVIIᵉ et le début du XIXᵉ siècle, plusieurs États européens maintiennent en effet des consuls résidant à Alger. Ces diplomates représentaient les intérêts de leurs pays et servaient d’intermédiaires avec les autorités de la Régence.
Leur présence témoigne du rôle de la ville d’Alger comme centre diplomatique et commercial dans la Méditerranée.
Les fonctions des consuls
Les consuls installés à Alger avaient plusieurs responsabilités :
Représenter leur gouvernement auprès des autorités locales
Protéger les commerçants et les marins de leur pays
Négocier la libération de captifs
Gérer les relations commerciales et maritimes.
Ils étaient en contact régulier avec les institutions politiques de la Régence, notamment le Dey et le Divan.
L’historien Fernand Braudel explique que les villes du Maghreb ottoman, en particulier Alger, accueillaient des représentants diplomatiques européens chargés de gérer les relations commerciales et politiques avec leurs pays.
Source :
Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II,
Paris, Armand Colin, 1949.
Pays ayant des consulats à Alger
Les sources historiques mentionnent la présence de consuls provenant notamment des pays suivants :
France
Grande-Bretagne
Espagne
Provinces-Unies (Pays-Bas)
Danemark
Suède
États italiens (Gênes, Venise, Toscane, Naples).
Au début du XIXᵉ siècle, les États-Unis établissent également des relations diplomatiques avec Alger après la signature du Treaty of Algiers (1815).
Témoignages de voyageurs
Les récits de voyageurs confirment cette présence diplomatique.
Le voyageur britannique Thomas Shaw mentionne dans son ouvrage la présence de représentants européens chargés de gérer les relations entre leurs nations et les autorités d’Alger.
Source :
Thomas Shaw, Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant,
Oxford, 1738.
Lecture historique
La présence de consulats étrangers à Alger montre que la ville jouait un rôle important dans les relations diplomatiques et commerciales de la Méditerranée.
Ces consulats constituaient un lien permanent entre les autorités d’Alger et les puissances étrangères.
V – L’organisation politique du territoire d’Alger
Le Dey, le Divan et les Beyliks
À partir du XVIᵉ siècle, le territoire gouverné depuis Alger développe une organisation politique structurée. Bien que lié à l’Empire ottoman, ce pouvoir local dispose d’institutions propres qui administrent l’espace du Maghreb central.
Plusieurs sources historiques décrivent cette organisation.
L’historien Mahfoud Kaddache explique que la Régence d’Alger reposait sur un système politique composé d’un pouvoir central à Alger et d’une administration territoriale répartie en provinces.
Source :
Mahfoud Kaddache, L’Algérie à l’époque ottomane,
Office des publications universitaires, Alger.
Le Dey
Le Dey constituait la plus haute autorité politique de la Régence d’Alger.
À partir du XVIIᵉ siècle, il est choisi parmi les officiers du corps militaire et devient le chef du gouvernement d’Alger. Il dirige les affaires politiques, militaires et diplomatiques.
L’historien Charles-André Julien décrit le Dey comme le principal détenteur du pouvoir politique dans la Régence.
Source :
Charles-André Julien, Histoire de l’Afrique du Nord,
Paris, Payot, 1931.
Le Divan
Le Dey gouverne avec l’aide d’un conseil appelé Divan.
Le Divan est composé de hauts responsables militaires et administratifs. Il participe aux décisions politiques importantes et joue un rôle dans la gestion des affaires de l’État.
Selon l’historien Fernand Braudel, ce type d’institution correspond à l’organisation politique des provinces ottomanes de la Méditerranée.
Source :
Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II,
Armand Colin, 1949.
Les Beyliks
Le territoire gouverné depuis Alger était divisé en grandes provinces appelées beyliks.
Chaque beylik était administré par un gouverneur appelé Bey.
Les principales provinces étaient :
Le Beylik de Constantine
Le Beylik de Titteri
Le Beylik de l’Ouest (Oran).
Ces gouverneurs représentaient l’autorité du pouvoir central dans les différentes régions du territoire.
Source :
Mahfoud Kaddache, L’Algérie à l’époque ottomane.
Les terres du Beylik
Dans certaines régions, notamment dans les zones rurales et montagneuses, certaines terres étaient considérées comme appartenant à l’État.
Ces terres étaient appelées terres du beylik.
Le terme beylik est resté longtemps dans l’usage populaire pour désigner les terres relevant de l’autorité publique.
Dans l’arabe contemporain, ce mot est progressivement remplacé par dawla (دولة), qui signifie également « État ».
Lecture historique
Cette organisation administrative montre que le territoire gouverné depuis Alger possédait une structure politique organisée :
Un pouvoir central
Des institutions de gouvernement
Des provinces administrées par des gouverneurs.
Cette structure permettait d’exercer l’autorité sur un territoire étendu du Maghreb central.
VI – Les limites territoriales du pouvoir d’Alger
De la Moulouya à Tabarka et vers le Sahara
Les cartes anciennes et les récits de voyageurs permettent de reconstituer les limites approximatives du territoire gouverné depuis Alger entre le XVIᵉ et le début du XIXᵉ siècle. Bien que ces frontières ne correspondent pas à des frontières modernes strictement délimitées, plusieurs sources concordent pour situer l’étendue de cet espace.
La limite occidentale : le fleuve Moulouya
Plusieurs auteurs mentionnent le fleuve Moulouya, situé dans l’actuel Maroc oriental, comme limite occidentale du territoire d’Alger.
Le voyageur britannique Thomas Shaw écrit dans son ouvrage :
Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant
Oxford, 1738 :
« The kingdom of Algiers extends from the river Mulucha… »
Le terme Mulucha correspond à l’ancien nom du fleuve Moulouya.
Source :
Thomas Shaw, Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant,
Oxford, 1738, p. 15.
La limite orientale : Tabarka
Dans ce même passage, Thomas Shaw indique que le territoire d’Alger s’étend jusqu’aux environs de Tabarka, située aujourd’hui en Tunisie.
Citation complète :
« …to the borders of Tunis near Tabarca. »
Cette description correspond également à plusieurs cartes européennes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle.
Confirmation cartographique
Le géographe français Pierre Duval représente ce territoire dans sa :
Carte du Roiaume d’Alger
Paris, XVIIᵉ siècle.
Dans cette carte, l’espace d’Alger s’étend le long de la côte du Maghreb central entre les régions situées à l’ouest du fleuve Moulouya et les zones proches de Tabarka à l’est.
Ces représentations cartographiques correspondent aux descriptions des voyageurs.
Les limites méridionales : les régions sahariennes
La limite sud du territoire d’Alger est plus difficile à définir avec précision, car les régions sahariennes étaient organisées différemment des zones côtières.
Certaines villes et oasis du nord du Sahara entretenaient toutefois des relations politiques et économiques avec les autorités d’Alger.
Par exemple :
Biskra
Touggourt
Ouargla.
L’historien Fernand Braudel souligne que les relations entre les villes du Maghreb et les régions sahariennes reposaient sur des réseaux commerciaux et caravanier reliant la Méditerranée à l’intérieur du continent africain.
Source :
Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II,
Armand Colin, 1949.
Lecture historique
L’étude croisée des cartes et des récits permet donc de situer l’espace gouverné depuis Alger :
À l’ouest : le fleuve Moulouya
À l’est : les régions proches de Tabarka
Au sud : les zones sahariennes liées aux réseaux commerciaux du Maghreb.
Ces limites correspondent à une réalité politique et géographique décrite dans plusieurs sources européennes de l’époque.
VII – La population du territoire d’Alger
Villes, tribus et communautés
Le territoire gouverné depuis Alger ne se réduisait pas à une structure politique ou administrative. Il était composé d’une mosaïque de villes, de tribus et de communautés qui participaient à la vie économique, sociale et culturelle du Maghreb central.
Les récits de voyageurs, les chroniques historiques et les études modernes permettent de reconstituer certains aspects de cette population.
La ville d’Alger
La ville d’Alger constituait le principal centre urbain et politique de la Régence.
Le voyageur britannique Thomas Shaw décrit Alger comme une ville importante du Maghreb méditerranéen au XVIIIᵉ siècle.
Source :
Thomas Shaw, Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant,
Oxford, 1738.
Plusieurs historiens estiment que la population d’Alger atteignait entre 80 000 et 100 000 habitants au XVIIIᵉ siècle.
Source :
Fernand Braudel
La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II,
Armand Colin, 1949.
Les autres villes importantes
Outre Alger, plusieurs villes jouaient un rôle important dans l’organisation du territoire :
Constantine
Tlemcen
Oran
Béjaïa
Médéa.
Ces villes constituaient des centres administratifs, commerciaux et culturels.
L’historien Charles-André Julien décrit ces centres urbains comme les principaux pôles du Maghreb central à l’époque moderne.
Source :
Charles-André Julien, Histoire de l’Afrique du Nord,
Paris, Payot, 1931.
Les tribus et les sociétés rurales
Une grande partie de la population vivait dans les campagnes et les montagnes, organisée en tribus.
Ces sociétés tribales jouaient un rôle essentiel dans l’économie agricole et dans les réseaux commerciaux reliant les villes à l’intérieur du territoire.
Les relations entre les tribus et les autorités de la Régence pouvaient prendre différentes formes : alliances, fiscalité ou autonomie locale.
Les différentes communautés
Les villes du Maghreb central accueillaient également plusieurs communautés vivant côte à côte :
Populations musulmanes
Communautés juives
Marchands européens installés dans les ports.
Ces groupes participaient aux échanges économiques et culturels de la région méditerranéenne.
L’historien Fernand Braudel souligne que les ports méditerranéens constituaient souvent des espaces où se rencontraient différentes populations.
Source :
Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II.
Lecture historique
L’ensemble de ces éléments montre que le territoire gouverné depuis Alger était un espace diversifié, composé de villes importantes, de sociétés rurales et de différentes communautés participant aux échanges du monde méditerranéen.
VIII – Le mot « Beylik » et la notion d’État dans la société du Maghreb
Au-delà des institutions officielles et des structures administratives, l’organisation politique du territoire gouverné depuis Alger apparaît également dans le vocabulaire utilisé par les populations.
Un terme revient fréquemment dans les sources historiques et dans la mémoire sociale du Maghreb : beylik.
Origine du mot
Le mot beylik provient du turc ottoman beylik, qui désigne le domaine ou le territoire gouverné par un bey, c’est-à-dire un gouverneur ou un chef.
Dans la Régence d’Alger, ce terme désignait plusieurs réalités :
Les provinces administrées par un bey
Certaines terres appartenant à l’autorité publique
Plus largement, l’autorité politique de l’État.
L’historien Mahfoud Kaddache explique que le territoire de la Régence était divisé en provinces appelées beyliks, chacune gouvernée par un bey représentant le pouvoir central.
Source :
Mahfoud Kaddache, L’Algérie à l’époque ottomane,
Office des publications universitaires, Alger.
Les terres du Beylik
Dans certaines régions, notamment dans les zones rurales et montagneuses, les terres qui n’appartenaient ni à des familles ni à des communautés locales étaient souvent désignées comme terres du beylik.
Cette appellation indiquait que ces terres relevaient de l’autorité publique et non d’une propriété privée.
Dans plusieurs régions du Maghreb, cette expression est restée longtemps dans l’usage populaire pour désigner les terres appartenant à l’État.
Évolution vers le mot « Dawla »
Avec le temps et l’évolution des institutions modernes, l’usage du mot beylik a progressivement reculé dans le langage courant.
Dans l’arabe contemporain, le terme dawla (دولة) est devenu plus courant pour désigner l’État.
Ce changement linguistique reflète l’évolution des structures politiques et administratives dans la région.
Lecture historique
L’existence et la persistance du mot beylik dans la langue et dans les pratiques sociales témoignent de la présence d’une autorité politique structurée dans le territoire gouverné depuis Alger.
Ce vocabulaire permet de comprendre comment les populations percevaient la notion d’autorité publique et la gestion du territoire.
Conclusion
Cartes, récits et archives : un territoire identifié
L’examen des cartes anciennes, des récits de voyageurs et des archives diplomatiques permet de mieux comprendre la manière dont le territoire gouverné depuis Alger était perçu entre le XVIᵉ et le début du XIXᵉ siècle.
Les cartes de géographes européens représentent clairement un espace politique organisé autour de la ville d’Alger. Par exemple, la Carte du Roiaume d’Alger publiée au XVIIᵉ siècle par le géographe Pierre Duval montre un territoire identifié le long du Maghreb central.
Les récits de voyageurs confirment également l’existence de cet espace politique. Le voyageur britannique Thomas Shaw décrit au XVIIIᵉ siècle un territoire s’étendant approximativement du fleuve Moulouya jusqu’aux régions proches de Tabarka.
Source :
Thomas Shaw, Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant, Oxford, 1738.
Les institutions politiques de ce territoire apparaissent également dans les travaux d’historiens. L’organisation du pouvoir autour du Dey, du Divan et des provinces appelées beyliks est décrite notamment par l’historien Mahfoud Kaddache dans son étude sur l’époque ottomane.
De plus, les traités diplomatiques conclus avec plusieurs puissances européennes et atlantiques montrent que les autorités d’Alger participaient aux relations internationales de la Méditerranée moderne. Des accords furent conclus avec différentes puissances, dont les États-Unis avec le Treaty of Algiers (1815).
L’ensemble de ces sources – cartes, récits de voyageurs, archives diplomatiques et travaux d’historiens – permet de constater que les contemporains identifiaient un territoire gouverné depuis Alger, même si les appellations variaient selon les auteurs.
Les expressions « Royaume d’Alger », « État d’Alger » ou « Régence d’Alger » apparaissent dans différentes sources pour désigner cet espace politique.
Au XIXᵉ siècle, l’administration française introduit officiellement le terme « Algérie », dérivé du nom de la ville d’Alger, afin de désigner ce territoire.
Ainsi, l’étude des documents historiques ne conduit pas à une affirmation simplifiée, mais à une compréhension plus nuancée : un territoire existait déjà autour d’Alger, et son nom évolua au fil du temps selon les contextes politiques et administratifs.
En croisant les cartes, les témoignages et les archives, il devient possible de restituer progressivement la manière dont cet espace était décrit et compris par les contemporains.
C’est précisément cette démarche – revenir aux documents et laisser parler les sources – qui a guidé cette recherche.